10 Tishri 5779‎ | 19 septembre 2018

Chabbat Para Vayakel Pékoudé – Un petit pas pour l’homme…

Après avoir achevé la fabrication des différents éléments du Tabernacle, les artisans présentèrent leurs œuvres à Moché : « On apporta à Moché le Tabernacle et la tente avec toutes leurs pièces… » (Chémot 39, 33)

Selon le Midrach Tan’houma (cité par Rachi), cela nous apprend qu’une fois l’ouvrage terminé, personne ne réussit à assembler les pièces pour en un édifice homogène, visiblement en raison du « poids de ses poutres ». Moché, qui n’avait rien fabriqué de ses propres mains, reçut dont l’honneur de cette tâche, et seul lui parvint à finaliser le Tabernacle. À la lecture de ce commentaire, une question se pose : pendant les quarante ans de pérégrination que le peuple hébreu passa dans le désert, le Tabernacle était systématiquement démonté puis remonté à chaque étape du campement. Ce sont les Lévites qui avaient la responsabilité de ce travail, et visiblement ils ne rencontrèrent jamais aucun problème pour l’effectuer. Pourquoi cette première édification requit-elle donc spécifiquement l’intervention de Moché ?

Il y a construire et construire…

Selon le Bikouré Avraham (cité dans Otsarot HaTora), il convient tout d’abord de se rappeler que chaque pièce du Tabernacle, chacune de ses agrafes et le moindre petit détail de sa conception faisaient référence à des dimensions spirituelles incommensurables. Selon les termes de la Sagesse cabalistique, cet édifice procurait des « réparations » et des « amendements » à l’ensemble de la Création, conduisant celle-ci vers son but ultime de perfection. Dès lors, lorsque le Tabernacle dut être érigé la première fois, il ne s’agissait pas simplement d’assembler diverses pièces d’un puzzle, mais il était question de mettre en place toutes les dimensions spirituelles dont il était porteur. Cette tâche, seul Moché était à même de l’accomplir, car lui seul connaissait toutes les significations les plus profondes du sanctuaire et appréhendait l’ampleur de cette œuvre. Cette idée se retrouve dans le Zohar, dans son commentaire sur notre paracha : « Le jour où le Tabernacle fut érigé, les forces impures furent dominées et disparurent du monde. Il est écrit à cet égard : “Moché dressa le Tabernacle” – il redressa ce qui était rabaissé, à savoir les forces de la sainteté. » Voilà pourquoi les Lévites s’avérèrent bien incapables d’ériger l’édifice la toute première fois : loin de se résumer à une simple construction, il s’agissait pour eux de dominer ces forces impures et de rendre tout leur pouvoir à celles du bien, dans une démarche purement spirituelle. En revanche, après que Moché eut terminé de réaliser ces prouesses, la tâche des Lévites consista simplement à maintenir en place l’œuvre déjà réalisée, en la reproduisant à chaque étape.

Un combat acharné

Cette problématique se retrouve en vérité à toutes les échelles de l’existence. Dans ce bas monde, le bien et le mal mènent un duel permanent, chacune de ces forces essayant de dominer le monde. Aussi, dès que l’une d’elles tente de gagner du terrain, la seconde met tout en œuvre pour lui barrer le passage. Ainsi, de nombreux maîtres de notre peuple s’efforcèrent à maintes reprises de gagner la Terre d’Israël pour s’y installer – tels que le Gaon de Vilna ou le ‘Hafets ‘Haïm. Pourtant, ils durent finalement renoncer à leur projet, car les embûches dont était parsemé ce chemin s’avérèrent insurmontables. Tout ce passait comme si une « force » leur barrait la route… En vérité, il ne fait aucun doute que lorsqu’un Tsadik authentique s’installe en Israël, il suscite ainsi des « réparations » pour l’ensemble de la Création, car son propre niveau se joint à la sainteté du pays. C’est la raison pour laquelle le mauvais penchant ne peut tolérer une telle victoire du bien, et il met tout en œuvre pour empêcher un tel projet d’aboutir. A cet égard, le Talmud enseigne : « Plus la dimension spirituelle d’un individu est grande, plus son mauvais penchant est puissant » (Souka 52/a). En effet, comme les actions d’un juste ont un pouvoir accru et influe en bien l’ensemble de l’existence, les forces du mal s’efforcent de les contrer bien plus que s’il s’agissait d’une personne ordinaire.

La construction d’une yéchiva

Pour la pose de la première pierre de l’illustre yéchiva de Volozhin, Rav ‘Haïm, le célèbre disciple du Gaon de Vilna, organisa une cérémonie qui resta gravée dans les esprits. Rav Yossef d’Ichichok fut l’une des personnes présentes lors de cette événement, et il en fit le témoignage suivant : « J’ai pu voir de mes propres yeux comment notre maître, Rabbi ‘Haïm, a érigé cet établissement non pas avec des pierres, mais avec des prières et des supplications, en n’épargnant pas les larmes. Pendant une longue heure, il versa de lourds sanglots, tant et si bien que ses larmes auraient pu servir à composer le ciment enduit sur la première pierre. Ce sont ces larmes – imprégnées dans les fondations même de la yéchiva – qui la protégèrent contre les nombreux périls qui la menacèrent… » Le ‘Hafets ‘Haïm disait de même que pour édifier une yéchiva, il faut compter exclusivement sur les trois éléments suivants : 1. Il faut l’établir dans un lieu apte à accueillir la sainteté de la Torah qui y sera étudiée. 2. Les motivations de ses fondateurs doivent être pures et désintéressées. 3. La prière et les larmes sont également un ingrédient incontournable pour mener à bien un tel projet. Contrairement à toute autre entreprise, pour laquelle les ressources financières constituent la question centrale de sa création, dans une yéchiva ce sont les éléments spirituels qui priment. Car lors de la création d’un tel établissement de bien et de sainteté, les forces du mal emploient une énergie redoublée pour tenter de la faire échouer. Ce sont dans des circonstances similaires que fut édifiée la non moins célèbre yéchiva de Poniovitz, à Bné Brak. La pose de la première pierre se déroula en pleine Seconde Guerre mondiale, alors que des millions de Juifs à travers le monde étaient menacés d’extermination par le monstre nazi. La cérémonie débuta avec la récitation de différents chapitres de Téhilim, récités un verset après l’autre dans une ambiance profonde et austère. Rav Yossef Chlomo Cahaneman, le Rav de Poniovitz, déposa ensuite la première pierre de la yéchiva, secoué par des sanglots qui déchirèrent les cœurs. Ses larmes coulèrent à flot pendant longtemps, et l’assemblée attendit patiemment que ses pleurs cessent pour clore la cérémonie. Avant de quitter les lieux, le ‘Hazon Ich alla serrer la main de Rav Yossef Chlomo, et eut alors ces mots remarquables : « Lorsqu’une entreprise est célébrée avec des chants, des danses, à manger et à boire, rien ne garantit qu’elle réussisse. Mais lorsqu’on sème les premiers germes avec les larmes, leur pureté est comme une assurance de succès, et il est certain qu’elle n’échouera pas ! »

Yonathan Bendennoune