12 Kislev 5781‎ | 28 novembre 2020

A la Roquette, une énergie permanente…

Avec cinq à six cents fidèles le Chabbat, cette communauté parisienne est à bien des égards hors normes. Un nouveau séfer Torah sera inauguré le 4 février. Il est offert par la famille Toledano, dont soixante membres fréquentent la synagogue !

 

L’événement est d’importance pour la communauté de la rue de la Roquette, dans le 11e arrondissement de la capitale : trois cents personnes assisteront à l’akhnassat séfer Torah du dimanche 4 février, à partir de 18 heures 30. Elle sera suivie d’un dîner où la famille Toledano sera présente au grand complet, entourée d’une foule d’amis.

Plus qu’une famille, c’est une dynastie : Baroukh Toledano zal, originaire de Meknès (Maroc), fut l’un des premiers fidèles de la synagogue, inaugurée en 1962. Son fils et sa bru, Elie (un commerçant sympathique et blagueur, de l’avis général) et Sol, l’ont fréquentée assidûment. Aujourd’hui décédés, c’est en leurs noms que leurs trois enfants, Maurice, Albert et Golda, offrent ce nouveau parchemin sacré à une choule qu’ils ne cessent de soutenir.

Au-delà de la fratrie, ce sont les Toledano dans leur ensemble qui font vivre, parmi d’autres, la communauté par leur générosité et leur sens de l’accueil. Pas moins d’une soixantaine (!) de Toledano – tous parents les uns des autres : oncles, tantes, cousins… – font partie des cinq à six cents hommes et femmes qui participent ici aux offices du Chabbat.

Un cas exceptionnel en France ? Sans doute, même s’il est difficile de le vérifier. La tribu perpétue ainsi la tradition « clanique » des Juifs de Meknès, selon l’expression de Serge Benhaim, président de la Roquette depuis onze ans – et par ailleurs administrateur du Consistoire de Paris chargé de la ‘hevra kadicha. La plupart des Toledano en question habitent à proximité, autour des artères Charonne/Philippe-Auguste/Voltaire.

C’est d’ailleurs parce que de nombreux Juifs y résident ou… s’y installent que la communauté ne cesse d’attirer de nouveaux fidèles, toutes générations confondues. Les Marocains « historiques » restent majoritaires mais un kahal varié s’est greffé au noyau dur originel. Avec des médecins, des entrepreneurs et même un économiste de renommée internationale qui a, paraît-il, influencé Emmanuel Macron lorsqu’il a rédigé son programme présidentiel : Mickaël Berrebi.

Le dynamisme de Serge Benhaim et du rav Elie Ebidia joue un rôle certain dans la vitalité hors du commun de la synagogue. Le rav Ebidia, professeur de philosophie et fraîchement promu directeur de l’école Lucien de Hirsch (dans le 19e), est réputé pour l’étendue de sa culture et la profondeur de ses chiourim.

Il est secondé par le rav Levi Arnauve, qui ne s’occupe que des jeunes. Ce dernier anime un office pour enfants, le Chabbat matin, le talmud Torah qui compte vingt-sept élèves et un « club post-bar et bat mitzva » qui permet aux seize/vingt ans de se retrouver le mercredi soir autour d’un cours qui leur est spécialement dédié. « Nous avons intégré très tôt des trentenaires et quadragénaires dans notre conseil d’administration et sommes à l’origine de la Hazac, cette structure consistoriale qui dépêche des jeunes dans les petites communautés dépourvues de services cultuels », précise Serge Benhaim. La Roquette serait-elle le modèle à suivre, le symbole du renouveau identitaire espéré par le président du Consistoire, Joël Mergui, au moment où d’autres choules sont en déclin un peu partout sur le territoire ?

Il faut souligner que la voix mélodieuse du ‘hazan Mena’hem Bueno, l’un des meilleurs du pays, n’est pas étrangère à la force d’attraction de cette synagogue située à mi-chemin entre la Bastille et le cimetière du Père-Lachaise.

Son histoire n’est pas banale non plus : elle a été fondée par des Juifs turcs qui priaient selon le rite ladino et parlaient le « judaismo », dérivé de l’espagnol. Les premiers migrants avaient acquis en 1910 un espace cultuel non loin de là, rue Popincourt (cent quarante-cinq places). Puis la mairie du 11e leur a attribué gracieusement, dans les années 50, le terrain où se trouve la choule d’aujourd’hui. Un geste mérité : beaucoup s’étaient engagés sous les drapeaux en 1914, avaient acquis de ce fait la nationalité française et possédaient même leur propre monument aux morts sur ce terrain. Le monument a disparu pendant la construction de la nouvelle synagogue, nettement plus grande que l’ancienne et mieux adaptée à un kahal exponentiel. Après 1962, les Algériens, Tunisiens et surtout Marocains y ont été accueillis à bras ouverts.

Les membres de la communauté turque ne sont plus que quelques-uns aujourd’hui – moins de dix -, mais les fidèles n’ont pas abandonné certaines coutumes. Les offices sont certes séfarades au sens classique du terme, mais on continue, le Chabbat, à psalmodier trois passages liturgiques en ladino : un kaddish, un psaume et le chant Benditcho (ce qui signifie « béni ») à l’ouverture du hekhal. Survivance… « unique au monde », selon Serge Benhaim.

 

Axel Gantz