9 Kislev 5781‎ | 25 novembre 2020

L’histoire de la semaine – D’une pierre deux coups

Dans le tiroir de mon bureau, entre les innombrables chargeurs de téléphone démodés, les garanties devenues illisibles, les ordonnances médicales périmées, les bonshommes Playmobil guillotinés ainsi que tout un bric-à-brac inutile et inutilisé, trône un porte-vues rose qui, contrairement à ses voisins, est très cher à son propriétaire.

Tu veux savoir pourquoi ? Eh bien, pour la bonne raison qu’il abrite une collection extrêmement importante. Celle de récits, histoires et divré Torah en tous genres soigneusement découpés dans divers journaux et magazines juifs. Et qui constituent ma source secrète (enfin, plus maintenant…) d’inspiration pour la présente rubrique.

Dois-je t’avouer que, plus d’une fois, cette fameuse collection a donné lieu à de houleuses négociations entre l’auteure de ces lignes (ci-après dénommée « ADCL ») et ses adorables rejetons (ci-après dénommés « AR »). Comme dans le cas où, au verso d’une certaine histoire qu’ADCL souhaitait ardemment conserver, se trouvait une série de figurines qu’AR étaient, de leur côté, fermement décidés à découper pour grossir l’équipe d’acteurs de leur théâtre de marionnettes. Désirant régler l’affaire à l’amiable, ADCL fut donc contrainte de proposer le compromis suivant : le recto de la page (contenant l’histoire) serait dûment photocopié dans la fidèle imprimante multifonction d’ADCL par les bons soins d’AR. En échange de quoi le verso de la page (accueillant les marionnettes) deviendrait possession d’AR.

Le compromis fonctionna à merveille. Ou presque, ce qui explique que certaines vues de ladite brochure rose contiennent des histoires à moitié photocopiées. Mais peu importe, ADCL peut toujours recourir à son plan B : raconter le début de l’histoire et prier pour qu’au cours de la semaine suivante, elle parvienne à déchiffrer le reste de l’histoire au dos des marionnettes du théâtre d’AR.

Dans d’autres cas non moins fréquents, les histoires conservées bien au chaud dans le porte-vue rose traitent de fêtes ou d’événements spécifiques du calendrier juif. ADCL doit donc prendre son mal en patience et attendre sagement l’arrivée de la fête en question pour partager le récit avec ses non moins adorables lecteurs (ci-après dénommés « NMAL »). Sauf que parfois, au moment précis où la fête arrive, ADCL est subitement frappée d’amnésie et oublie de consulter l’histoire en question. Et c’est reparti pour un an d’attente !

Tout cela pour te prévenir que l’histoire de Tou Bichvat que tu t’apprêtes à lire possède une double histoire. Non seulement elle a échappé de justesse aux ciseaux menaçants d’AR. Mais en plus, elle a dû poireauter pendant environ deux ans dans le porte-vues rose pour enfin atterrir dans les honorables pages du Haguesher. Autant te dire, Ô toi NMAL, que tu ferais mieux de l’écouter de toutes tes oreilles 😉

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Comme chaque année, les disciples de l’Admour Rabbi Its’hak Aïzik de Spinka se sont réunis autour de leur maître pour célébrer en grande pompe la fête de Tou Bichvat.

Sur la corbeille délicatement ciselée qui trône au centre de la table, ce sont toutes sortes de fruits faisant l’éloge de la terre d’Israël qui sont réunis. Des fruits très appétissants que l’on n’a pas l’habitude de trouver en Hongrie, et surtout pas en plein hiver. Mais ce n’est sûrement pas la gourmandise qui attire les nombreux ‘hassidim venus déguster ce festival de fruits.

S’ils ont bravé le froid et la tempête, s’ils ont parcouru des dizaines de kilomètres sur des routes en mauvais état, c’est parce que pour rien au monde ils ne voudraient manquer la vision de leur illustre maître qui va réciter, avec une ferveur exceptionnelle, la bénédiction de Chéhé’héyanou sur un nouveau fruit d’Erets d’Israël. Et qui va ensuite « régaler » ses disciples de récits et de réflexions sur la sainteté de la terre d’Israël.

Comme chaque année, l’Admour Rabbi Its’hak Aïzik de Spinka va réussir à éveiller en ses disciples une nostalgie brûlante pour cette terre qu’ils n’ont jamais foulée, mais qui hante leurs prières depuis plusieurs millénaires. Et surtout, il va réussir à les faire redoubler de ferveur dans leurs prières pour que ce galout (exil) interminable prenne enfin fin.

Le grand moment arrive. Sous une centaine de paires d’yeux fermement résolus à ne pas perdre une seule miette du spectacle, le tsadik tend la main vers la corbeille et choisit un fruit qui aura l’honneur de faire l’objet d’une double bénédiction ; celle de Haëts, puis celle de Chéhé’héyanou.

Mais à l’instant précis où il entame la seconde de ces bénédictions, un énorme fracas se fait entendre dans la pièce bondée. Deux grosses pierres ont brisé les vitres pour atterrir au beau milieu de la table de fête.

— Que se passe-t-il ici ?! s’exclame Reb Hershel que les projectiles ont frôlé de près.

— Décidément, même en plein « Tou Bichvat Tisch », on n’a pas le droit d’être en paix ! maugrée son voisin Reb ‘Haïmke.

La sérénité qui régnait jusque-là dans la salle à manger de l’Admour de Spinka n’est plus qu’un lointain souvenir. Les uns se réfugient sous la table de peur d’essuyer de nouveaux jets de pierre. Les autres se demandent même s’ils ne feraient pas mieux de quitter les lieux. Quant aux plus courageux, ils s’avancent avec précaution en direction de la fenêtre pour tenter de démasquer les coupables.

Une entreprise qui s’avère plutôt aisée.

Car, juste en dessous de la fenêtre, ils aperçoivent une bande de voyous qui s’esclaffent bruyamment, comme pour prouver qu’ils ne sont pas peu fiers de leur « exploit ».

Oy vey ! se lamente Reb ‘Hatzkel en hochant tristement la tête. Quand ces chkoutzim (vauriens) vont-ils nous laisser tranquilles ?

Parmi l’assemblée abattue, seul un homme ne semble nullement affecté par cet incident. Un fruit à la main, il termine de réciter la bénédiction qu’il a entamée avec une ferveur renouvelée : « Chéhé’héyanou vékiyémanou véhiguiyanou lazéman hazéqui nous a fait vivre, subsister et parvenir jusqu’à ce moment ».

Quant à ses ‘hassidim, s’ils ne manquent pas de répondre Amen à cette bénédiction, ils ne peuvent pas s’empêcher de lui trouver un accent quelque peu ironique… Et même s’ils n’osent pas exprimer haut et fort les sombres réflexions qui les habitent, ils n’en pensent pas moins. Car comment le Rabbi peut-il bénir Hachem de nous avoir « fait vivre, subsister et parvenir jusqu’à ce moment » si ce dernier n’a rien de joyeux ? S’il est troublé et gâché par la perfidie d’antisémites hongrois ?

Mais Rabbi Its’hak Aïzik de Spinka ne se laisse pas berner par le silence trompeur de ses ouailles. Devinant leurs préoccupations, il déclare, après avoir consommé la quantité requise de fruit : « Mes chers enfants, sachez que ce n’est pas seulement sur le fruit que je récite la bénédiction de Chéhé’héyanou mais tout autant sur ces deux pierres qui ont atterri sur notre Tisch (table en yiddish). Savez-vous pourquoi ? Je vais vous le dire :

« Chaque fête juive a le pouvoir de nous transmettre une certaine force spirituelle. Pour sa part, Tou Bichvat est un moment propice pour éprouver une nostalgie profonde pour Erets Israël et une envie impérieuse d’avoir le mérite de s’installer sur la terre de nos ancêtres. Or, cette nostalgie est extrêmement précieuse puisqu’elle possède justement le pouvoir d’hâter la Délivrance.

« Voyez-vous, lorsque ces deux pierres ont atterri sur notre table, j’ai pris d’autant plus conscience des affres de la galout ! Et ma nostalgie pour Erets Israël n’en a été que décuplée !

Et l’Admour de conclure à l’adresse ses ‘hassidim médusés : « En permettant à ces vauriens de nous menacer en plein Tou Bichvat Tisch, le Saint béni soit-Il nous a donc fait une grande bonté : la possibilité d’éveiller notre nostalgie pour la terre d’Israël et, ce faisant, de rapprocher la Guéoula ! D’où ma double intention pendant la bénédiction de Chéhé’héyanou ».

 

Voilà ce qui s’appelle faire d’une pierre deux coups…

Ora Marhely