29 Nisan 5781‎ | 11 avril 2021

Lyon : le fabuleux destin des sépultures juives du 18ème siècle

C’est sous l’Hôtel Dieu, hôpital historique du centre-ville, qu’étaient inhumés clandestinement les Juifs avant la Révolution. Des travaux ambitieux sont en phase d’achèvement à cet endroit… mais la Halakha a été respectée. Voici comment.

 

Une stèle sera prochainement apposée et inaugurée devant l’amphithéâtre du nouveau Palais des congrès lyonnais, en mémoire des Juifs enterrés à cet emplacement entre1746 et 1794. C’est l’épilogue d’une aventure à la fois historique et religieuse captivante, qui a surtout mobilisé le rav Richard Wertenschlag, grand rabbin régional, et le rav Yehia Teboul, dayan de l’ancienne capitale des Gaules depuis 2015.

Tout a commencé il y a un peu moins de trois ans, quand la municipalité a lancé des travaux d’aménagement visant à transformer l’Hôtel Dieu, hôpital désaffecté situé en plein centre-ville, en galerie commerciale de luxe, musée, salles de réunion… : un projet ambitieux. Le rav Wertenschlag a immédiatement prévenu Jean-Dominique Durand, adjoint au maire chargé du patrimoine, que des sépultures juives du 18ème siècle se trouvaient sous le chantier en gestation. Il craignait que les ossements soient endommagés et profanés. Une réunion a eu lieu dans la foulée, en juin 2015, avec les autorités concernées. Elles se sont engagées à avertir le grand rabbinat et le Beth Din consistorial lorsque les ouvriers tomberaient sur des restes humains, afin de trouver, au cas par cas, des solutions conformes à la Halakha.

La communauté locale a été fondée dès la fin de l’Antiquité, et il existait ici un judaïsme prospère et dynamique jusqu’au milieu du Moyen-Age. L’expulsion date de 1420, quelques années après la décision de Philippe le Bel de chasser les Juifs du royaume de France. Une poignée sont restés et ont continué à pratiquer leur religion secrètement. Ils ont été rejoints, après 1740, par des migrants séfarades venus essentiellement du Bordelais, mais aussi par des Alsaciens ou des habitants du Comtat Venaissin voisin (autour d’Avignon). Les responsables catholiques de l’Hôtel Dieu ont accepté alors, par « charité chrétienne », de les laisser enterrer leurs morts dans les sous-sols du bâtiment. Des funérailles casher mais organisées de nuit, après 22 heures et « à la bougie », par souci de discrétion vis-à-vis du pouvoir monarchique. La coutume a été quasi-officialisée par les prêtres, en 1776, peu avant la Révolution, à la suite d’une requête en ce sens du « syndic de la nation juive » lyonnaise, dont les historiens ont conservé la trace écrite. On dispose même de registres précis émanant de l’économat de l’hôpital, grâce aux travaux du chercheur Jacques Gerstenkorn dont l’un des ancêtres, pense-t-il, a été lui-même inhumé ici. Ainsi, on sait que le premier Juif porté en terre à cet emplacement, en 1746, se nommait Jacob Carcassonne.

Deux cimetières différents ont vu le jour. L’un d’entre eux était appelé « la Crypte des Juifs » par la population. Ils étaient situés à proximité des sépultures protestantes, elles aussi semi clandestines pendant des siècles. Notons que la séparation était totale : les Juifs étaient ensevelis dans des fosses particulières qui leur étaient réservées.

L’une d’elle a été détruite par les travaux en cours, et dix corps ont été exhumés puis réenterrés fin 2015, au cimetière de La Boisse, dans l’Ain (à vingt-cinq kilomètres au nord de Lyon). L’autre fosse est restée intacte, mais un espace de sécurité d’une dizaine de centimètres de largeur a été créé sous une chape de béton, pour garantir le repos des défunts et leur isolation conforme à la Halakha. Une recommandation du rav Teboul, entérinée par la municipalité.

 

Axel Gantz