5 Shevat 5778‎ | 21 janvier 2018

L’histoire de la semaine – Riche comme Rothschild (partie 2)

Je t’ai laissé une semaine entière pour imaginer la suite de l’histoire que nous avons entamée la semaine dernière. Pour jouer les Sherlock Holmes et tenter de démasquer le véritable voleur de cette enveloppe de 500 ducats appartenant au Rav Tsvi Hirsch de Tchortkov. Pour t’apitoyer sur le sort de ce pauvre ex-gabbaï, Méir Anschel Rothschild qui a avoué un crime qu’il n’a jamais commis. Et surtout, pour te demander quel rapport ce drame peut-il bien avoir avec la fortune légendaire des Rothschild…

Mais puisque tu t’es montré(e) capable d’une telle patience, je suis sûre que tu ne verras aucun inconvénient à prolonger ton suspense de quelques minutes supplémentaires. C’est que, j’ai drôlement besoin de ton aide – ou du moins de ta présence rassurante – pour m’accompagner dans une expédition légèrement risquée au fin fond de l’Ukraine. Et si jamais tes parents te demandent où tu pars, prends un air un peu mystérieux et dis-leur que tu participes à une enquête policière commanditée par le Haguesher Junior. Ne leur révèle surtout pas notre véritable destination : une taverne mal famée près de Tchortkov.

*          *          *

Stefan (un paysan édenté) : Hé, le chauve, chers-moi immédiatement une bonne bouteille de Chtolichnaya !

Vladimir (propriétaire de la taverne) : Une bouteille de quoi ?

Stefan : De Chto-li-ch-na-ya ! Et plus vite que cha ! Chinon, elle va atterrir tout droit chur ton crâne dégarni !

Vladimir: Du calme ! Si tu me parles encore une fois sur ce ton, tu ne remettras plus jamais les pieds dans ma taverne.

Stefan : Pas la peine de monter sur tes grands chevaux. Chers-moi une bouteille de Chtolichnaya et tu auras la paix.

Vladimir: Tu sais combien ça vaut une bouteille de Stolichnaya ? Environ 50 fois plus cher que le verre de vodka bon marché que tu commandes d’habitude. Qui va payer l’addition ?!

Stefan : Et si je te réponds que je chuis prêt à te chéder un ducat entier, tu feras encore la fine bouche ?!

Vladimir : À condition que tu payes d’abord, et que tu boives ensuite !

Stefan : Marché conclu !

*          *          *

Vladimir Vassiliev est un tavernier qui connaît bien son métier. Et c’est pourquoi il a appris à bien connaître les finances de ses clients. Il sait par exemple que Stefan Shmatko n’a pas un sou vaillant. Qu’il a tout juste de quoi se payer un verre de vodka de mauvaise qualité une fois toutes les deux semaines. Et ce, à condition qu’il parvienne à amadouer son épouse Natashka de prélever quelques kopeks sur son maigre salaire de bonne…

Mais depuis quelques jours, cet incapable semble rouler sur l’or. La preuve ? Il passe le plus clair de ses journées à la taverne Vassiliev et en profite pour commander les marques de vodka les plus luxueuses.

À la vérité, Vladimir Vassiliev aurait pu fermer les yeux et se contenter de tirer profit de l’opulence soudaine de celui qui est devenu son client le plus rentable. Mais le tenancier ne mange pas de ce pain-là. Il décide de tirer cette affaire au clair et se rend au commissariat.

Le chef-policier, qui connait lui aussi l’état désastreux des finances de Shmatko, met au point un stratagème simple mais efficace : « La prochaine fois que Stefan viendra chez toi, assure-toi qu’il se saoule, recommande-t-il au tavernier. Et lorsque ce sera fait, essaie de lui soutirer un maximum d’informations ! »

Très fier du rôle que lui a confié le chef-policier, Vladimir Vassiliev passe à l’action. Le soir même, dès que Stefan Shmatko pointe son nez rougi dans sa taverne, il lui réserve un accueil de roi. La vodka premium coule à flots, et les langues se délient avec la même facilité.

Vladimir : Hé, mon bon vieux Stefan, j’ai l’impression que tu as remporté la cagnotte à la loterie, pas vrai ?

Stefan : Hic ! On peut dire cha comme cha ! Ma Natashka a remporté la cagnotte. Et le plus beau, c’est qu’elle n’a même pas eu besoin d’acheter un ticket !

Vladimir : Eh bien ça alors, tu es un sacré veinard ! Tu devrais me donner l’adresse de la loterie pour que je tente ma chance.

Stefan : L’adrèche de la loterie ? Fachtoche ! Hic ! Ch’est la même adresse que chelle du rabbin des Juifs.

Vladimir : Ah bon ? Le rabbin des Juifs se lance dans la loterie ?! Je croyais que c’était interdit par leur Torah ?

Stefan : Mais non ! Ma Natashka a été employée par la femme du Rabbiner pour l’aider à faire le ménage de Pâques. Tu parles de ménage ! La maison était propre comme un chou neuf… Tellement propre que la Rabinette a fait semblant de cacher des miettes de pain pour donner l’impression à ma Natashka qu’elle ne travaillait pas pour des prunes.

Vladimir : Et le salaire a été généreux ?

Stefan : On peut dire cha comme cha ! Hic ! Parce qu’en plus du chalaire, Natashka c’est débrouillée comme une grande pour me rapporter une jolie petite prime ! Une enveloppe de chinq-chent ducats qu’elle a trouvée au fin fond d’un tiroir dans le bureau du Rabbiner ! Et grâce à chela, on va faire la fête ! Natashka va bientôt s’offrir un vison. Et moi…

Vladimir : et toi, tu t’offres des tournées de Stolichnaya !

Aussitôt ces confidences recueillies, Vladimir accourt au commissariat pour faire son rapport. Et le lendemain matin, à peine tirée du lit, Natashka Shmatko reçoit une visite prestigieuse. Celle du chef-policier venu en personne pour lui passer les menottes. Pas avant d’avoir fouillé la maison de fond en comble. Et mis la main sur une enveloppe gonflée de ducats…

*          *          *

Bientôt, le Rav Tsvi Hirsch de Tchortkov est informé de la véritable identité du voleur. Mais le soulagement qu’il ressent est éclipsé par la douleur d’avoir soupçonné, et de s’être laissé convaincre de la culpabilité de l’innocent Méir Anschel Rothschild.

La scène finale de notre saga pleine de rebondissements se déroule au domicile de notre ex-gabbaï. Tenaillé par les remords, le tsadik de Tchortkov supplie le jeune homme de le pardonner pour l’avoir soupçonné à tort. Bien évidemment, il lui restitue la somme d’argent que Méïr Anschel lui avait « remboursé » pour éviter que son maître ne s’attriste davantage sur le vol de l’enveloppe.

Mais ce n’est pas tout… Au moment de prendre congé de celui qui s’est distingué par sa sollicitude à l’égard de son maître, le Rav Tsvi Hirsch de Tchortkov lui accorde une bénédiction très particulière : « Puisse Hachem te bénir d’une richesse considérable toi, tes enfants, et toute ta descendance ! »

La suite des choses, nous la connaissons. Méir Anschel est devenu le fondateur de la dynastie banquière des Rothschild, l’une des familles les plus célèbres dans le monde des affaires. D’où l’expression « Ton Papa n’est pas Rothschild » employée par ta Maman pour couper court à tes envies d’achats trop coûteux.

Et juste avant de nous quitter, j’adresse un clin d’œil affectueux à Mme M. S. de Montréal qui a essayé (en vain) de me soutirer la deuxième partie de l’histoire avant l’heure. Mais qui, malgré sa déception, a eu la gentillesse de me faire remarquer que rien ne saurait mieux conclure cette saga que la devise historique adoptée par la famille Rothschild : « Concordia (union), Integritas (honnêteté) et Industria (travail) ».

Ora Marhely

 

 

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