12 Kislev 5781‎ | 28 novembre 2020

La Paracha au féminin

Le vrai-faux syndrome de la mère juive

On nous reproche d’être surprotectrices, culpabilisatrices et surtout obnubilées par la réussite de nos enfants. Mais derrière ces clichés, et leur toute petite part de vérité, se cache une bien plus noble réalité. Pas vrai, mon fils ?!

 

Petit florilège de clichés

On l’accuse de gaver perpétuellement ses enfants. (Quel est le synonyme juif de « repas » en quinze lettres ? « Mange, mange, mange ! ») On lui reproche d’ériger la culpabilité en art. (Combien de mères juives faut-il pour changer une ampoule ? Aucune ! « Pas la peine de te fatiguer mon fils, je vais rester dans le noir… ») Et puis surtout, on la critique d’être obsédée par la réussite professionnelle de ses rejetons. (« Quel âge ont vos enfants, Mme Aboutboul ? » Et cette dernière de répondre : « Le cardiologue a sept ans et l’expert-comptable bientôt quatre ans. ») Tant et si bien que l’Express en a carrément fait un syndrome : « C’est devenu un archétype : la « mère juive ». Héroïque, intraitable, possessive, se mêlant de tout, la « tripe à l’air », elle en fait trop, en tout, tout le temps » pouvait-on y lire dans un article paru en 2005.

 

Un titre honorifique

Mais qu’ils aient une petite (ou grande ?) part de vérité, ces clichés, comme les innombrables plaisanteries douteuses qui les accompagnent, sont loin de rendre justice à ce qui doit rester un titre honorifique.

Dans la Paracha que nous lirons cette semaine, celle de Vayéra, le texte nous livre un gros plan sur deux femmes célèbres que tout oppose. Si la première a beau être mère, on s’aperçoit qu’elle n’a strictement rien de juive. La seconde, quant à elle, a longtemps été stérile. Pourtant, et bien longtemps avant avoir connu le bonheur de serrer son propre enfant dans ses bras, elle a toujours incarné tout ce que la mère juive a de plus beau à offrir. Et c’est en mettant en contraste ces deux personnages que la Torah rend ses lettres de noblesse à cette appellation galvaudée.

 

Le trouble-fête

Dans le foyer d’Avraham et Sarah, tout aurait pu aller pour le mieux dans le meilleur des mondes. Alors que tout espoir de maternité semble être définitivement enterré pour elle, la première des matriarches retrouve ses vingt ans, et met au monde un enfant. Ce n’est pas seulement la tente à quatre entrées qui s’emplit de rires à la naissance du fils-prodige, mais l’univers tout entier qui retrouve son sourire. Les malades se rétablissent et les femmes stériles se voient exaucer le plus cher de tous leurs souhaits.

Mais le rire cristallin qui s’échappe de la mère comblée va finir par être supplanté par celui, d’un tout autre acabit, du fils de sa rivale. Car le sien n’a rien du rire pur, innocent et libérateur que l’on attend d’une fréquentation d’Its’hak. C’est le rictus moqueur et désabusé d’un adolescent bien décidé à conquérir la face obscure du monde : l’idolâtrie, l’adultère et le meurtre. Craignant pour la vie physique et spirituelle de son fils, Sarah intime à Avraham le plus difficile des ordres que l’on puisse lui imposer : « Chasse cette servante et son fils ! » Et malgré le déchirement qu’il éprouve, l’homme devenu l’incarnation même de la Bonté s’exécute aussitôt.

 

L’affaire Ichmaël

Dès le lendemain, à l’aube, Hagar et Ichmaël sont abandonnés à leur propre sort dans le désert sauvage de Béer Chéva. Mais l’outre d’eau dont Avraham les a munis ne suffit pas à étancher la soif immense de l’enfant, tombé malade par le mauvais œil que lui jette Sarah. C’est alors que va se jouer la scène qui, vue de derrière l’objectif d’un envoyé spécial de France 2 en manque de scoops, aurait eu de quoi vous arracher bien des larmes. À votre droite, un adolescent délirant de fièvre recroquevillé au pied d’un buisson. À votre gauche, une mère déplorée qui se réfugie du côté opposé pour ne pas assister à son agonie. Et qui pleure à grands sanglots la mort de son fils encore vivant…

Pour sa part, le Rav Chimchon Raphaël Hirsch est loin de se laisser berner par cette propagande médiatique avant l’heure. Comme il l’écrit dans son commentaire sur la Paracha, le comportement d’Hagar face à la détresse de son fils, ne relève que d’une pseudo-miséricorde. Une pseudo-miséricorde qui ne fait que camoufler la cruauté emblématique de la nation à laquelle elle a donné naissance.

 

Des larmes de crocodile

Et il suffit de lire les versets relatant cette scène pour le constater. Hagar n’a plus de quoi étancher la soif d’Ichmaël. Soit. Elle se pense impuissante face au désarroi de son fils. Soit. Pourtant, elle ne se contente pas de le déposer par terre ; elle a la barbarie de le « jeter au pied d’un buisson ». En d’autres termes, peu lui importe si son fils, déjà suffisamment incommodé par la maladie, se fera en plus égratigner par des orties ou blesser par le sable brûlant… Mais son insensibilité va encore plus loin. Après l’avoir brutalement lâché à même le sol, elle ne prend même pas la peine de rester à ses côtés pour essayer ne serait-ce que d’alléger sa souffrance par des paroles apaisantes, voire des caresses réconfortantes. Pensez-vous ?!  Comme l’écrit le texte : « Elle alla s’asseoir du côté opposé, à la distance d’un trait d’arc, en se disant : « Je ne veux pas voir mourir cet enfant » ». Autrement dit, sous prétexte qu’elle refuse d’imposer à ses yeux « sensibles » et à son cœur « fragile » la vision de la mort de « cet enfant » (qui n’est autre que le sien !), elle choisit de l’abandonner à sa dernière heure. Une attitude qui constitue la plus cruelle preuve d’égocentrisme et d’autolâtrie de la part d’une mère. Et pour finir, nous précise Rachi, alors qu’Ichmaël est sur le point de mourir, elle s’éloigne encore davantage, et se met à pleurer. Des larmes de crocodile…

 

La maladie d’amour

Comme le souligne Rav Chimchon Raphaël Hirsch, la conduite d’Hagar se situe aux antipodes de celle d’une mère juive authentique. Car cette dernière n’aurait jamais quitté son enfant d’une semelle, même si elle n’avait pas la moindre possibilité de le sauver d’une mort certaine. Car cette dernière n’aurait jamais effectué le moindre geste ni mouvement qui puissent exacerber sa douleur physique ou morale. Car cette dernière n’aurait jamais eu l’hypocrisie de verser des larmes quand elle n’a rien fait pour sécher celles de son fils.

Bien au contraire, si elle s’était trouvée dans une telle situation, D.ieu nous en préserve, une mère juive authentique aurait serré de plus belle son enfant dans ses bras. Elle aurait tout fait pour alléger sa souffrance, ne serait-ce que dans une infime proportion. Elle se serait empressée de le rassurer par des paroles empreintes de foi. Elle se serait efforcée de l’apaiser par des caresses brûlantes de tendresse. Et elle aurait refoulé ses pleurs d’abattement pour l’inonder de larmes de prières et d’espoir.

Parce qu’être une mère juive, c’est avant tout nourrir un amour, une tendresse et une compassion sans bornes pour son enfant. C’est aussi être capable de donner la préséance aux besoins de son enfant sur ses propres émotions et sentiments. Et par-dessus tout, c’est de savoir que l’on n’est jamais impuissante face à la détresse de son enfant. Car comme l’écrit Rabbi Mendel de Kotszk, rien n’est plus grand qu’un cœur brisé. Et celui d’une mère juive, à plus forte raison.

Alors si syndrome de la mère juive il y a, c’est qu’il doit être lié à un autre trouble tout aussi profond ; la maladie d’amour…