3 Kislev 5778‎ | 21 novembre 2017

Un mérite de géant !

Quand j’étais petite, on appelait cela un tableau de bons points. Aujourd’hui, mes chers petits sabras appellent cela un « mivtsa ». Mais l’idée reste exactement la même. Si vous voulez encourager un enfant à faire une bonne action ou à adopter un bon comportement, rien de mieux que la technique de la « carotte ». Le principe est simple mais d’une efficacité redoutable.

Décrivons-le à travers le petit scénario suivant :

Mme Elbaz en a ras-le-bol que ses jumeaux de huit ans se crêpent le chignon, qu’ils ne possèdent d’ailleurs même pas. Alors un beau jour, elle décide d’employer les grands moyens. Elle saisit une feuille de papier Canson et y dessine un tableau comportant 2 colonnes et 10 lignes. En haut de la première colonne, elle écrit ÉTHAN, en haut de la seconde LIOR. Puis, elle explique le principe de l’exercice à ses adorables petits mon-monstres : « Chaque jour où vous réussissez à ne pas lever la main sur votre frère, ni à le traiter de tous les noms, vous gagnerez une gommette que vous collerez en dessous de votre nom. Au bout de dix gommettes, je m’engage à vous acheter… » (À toi de remplir le jouet de tes rêves).

À l’aide d’un aimant, Mme Elbaz appose la feuille bien en vue sur la porte du réfrigérateur (où d’autre, alors ?!) et c’est ainsi qu’elle donne le coup d’envoi à l’Opération « Je Suis Le Gardien De Mon Frère ».

Il faut reconnaître que le stratagème fonctionne à merveille. Pendant dix jours d’affilée, Éthan et Lior filent l’amour parfait. Pas la moindre petite dispute ni chamaillerie ne viennent troubler la tranquillité du logis Elbaz. Tant et si bien qu’en rentrant chez lui le soir, le père de famille se demande parfois s’il ne s’est pas trompé d’étage.

Bien vite, le tableau s’orne de vingt gommettes étincelantes. Alors, comme promis, Mme Elbaz conduit ses deux chérubins au « Royaume des Jouets » pour qu’ils y choisissent chacun leur récompense. Éthan choisit un skate-board au look futuriste, tandis que Lior opte pour une paire de rollers, avec roues en silicone s’il vous plaît. Le retour à la maison se passe sans encombre avec tout plein de promesses de se prêter réciproquement leur nouveau joujou lors de leur prochaine virée au skate-park du quartier. Mais à peine la famille Elbaz montée dans l’ascenseur, que le climat fraternel jusque-là au beau fixe commence à se gâter.

Maman, proteste Lior, Éthan a égratigné mon skate-board avec ses rollers de naze !

Naze toi-même ! renchérit son frère jumeau en brandissant un poing menaçant en sa direction. En tout cas, tu peux rêver en couleur que je te les prête, mes rollers !

Comme si que j’avais envie de les essayer, riposte Lior. Vu le modèle arriéré que t’as choisi, on risque de les confondre avec des chaussures orthopédiques.

La suite du dialogue, je te l’épargne. De toute façon, il risque d’être censuré par la Brigade Anti-Criminalité. Je te dirai simplement qu’à leur arrivée à la maison, Mme Elbaz n’a d’autre choix que de passer à la technique du « bâton ». Autrement dit, elle confisque à la fois le skate-board de l’un et les rollers de l’autre. Et regrette amèrement de n’avoir pas tracé quelques cases de plus sur la feuille Canson, qui trône ironiquement sur la porte du réfrigérateur…

*          *          *

À présent, prenons congé d’Éthan et Lior (et de leur pauvre Maman qui me rappelle étrangement une autre Maman que je connais de très très près), et réfléchissons un petit peu à ce scénario imaginaire mais qui n’en reste pas moins imaginable.

La première question que je veux te poser est la suivante : selon toi, quand Éthan et Lior se retiennent de se disputer pendant dix jours, qu’est-ce qui les motive ? Un saint et sincère élan d’Ahavat Israël ? Ou plutôt l’envie de décrocher le cadeau de leurs rêves ? À en croire la scène fratricide qui s’est déroulée dans l’ascenseur moins d’une heure après leur retour triomphal du Royaume des Jouets, on aurait plutôt envie de cocher la deuxième réponse…

Ce qui m’amène à te poser une deuxième question : à ton avis, si les intentions de nos jumeaux n’étaient pas des plus désintéressées, peut-on considérer qu’ils ont tout de même accompli la mitsva d’Ahavat Israël ou non ?

La réponse est… oui et cent fois oui ! Mais d’où tiens-je un tel scoop ? Eh bien, de la paracha de cette semaine, Lekh Lékha !

En effet, la Torah nous raconte qu’après la guerre contre le roi de Sédom, un certain rescapé vint chez Avraham et lui annonça que son neveu, Lot, était tenu captif. Nos Sages nous dévoilent l’identité de ce fameux rescapé : il s’agissait de nul autre qu’Og, futur roi de Bachan, qui avait échappé au déluge en s’agrippant à l’arche de Noa’h. Au passage, ils nous révèlent aussi que ses intentions n’étaient pas aussi amicales qu’elles ne le paraissaient. Au fond de lui, Og le géant ne cherchait pas à ce que Lot soit sauvé. Il voulait en réalité profiter de sa rencontre avec Avraham, pour s’emparer de notre matriarche Sarah ! Bref, rien de bien louable de sa part…

Et pourtant, la Guémara nous apprend que cette action valut à notre géant un mérite exceptionnel auprès d’Hachem ! Tant et si bien que, plusieurs années plus tard, quand Moché Rabbénou s’apprêta à partir en guerre contre lui, il eut très peur que la mitsva qu’il avait accomplie en participant indirectement au sauvetage de Lot, lui fasse remporter le combat !

Selon Rav Leib ‘Hassman, l’action d’Og renferme une grande leçon pour nous : même si les mitsvot que nous accomplissons ne sont pas toujours parfaites, même si elles sont motivées par des intentions qui ne sont pas forcément louables, elles possèdent une valeur exceptionnelle aux yeux d’Hachem. Car le simple fait d’accomplir la volonté divine purifie notre cœur et nous rapproche de Lui.

Et avant de nous quitter, retournons à notre scénario imaginaire et à nos deux jumeaux qui, entre temps, ont peut-être eu l’occasion de se réconcilier. Même si, pendant ces dix jours qu’a duré l’Opération « Je Suis Le Gardien De Mon Frère », Éthan et Lior pensaient davantage à leur futur(e) skate-board/trottinette qu’à la mitsva d’aimer son prochain comme soi-même, il est sûr et certain que le mérite qui les attend est tout simplement… gigantesque !

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