16 Kislev 5780‎ | 14 décembre 2019

Un prophète ne sachant pas prophétiser

Le roi de Moav Balak ben Tsipor est dans tous ses états. On pourrait presque le comprendre. C’est qu’Israël, ce tout petit peuple à peine sorti d’Égypte se multiplie à une allure inquiétante. Or à ce rythme, il risque de couvrir la face de la terre et d’imposer à tous, son mode de vie trop vertueux. Comme si cela ne suffisait pas, leur D.ieu leur accorde des victoires surnaturelles. Effrayé à l’idée de subir le même sort que ses voisins, les Émorim, le roi de Moav se décide à employer les grands moyens. Il fait appel à Bilaam, un prophète entre guillemets, qui est mondialement connu pour le pouvoir de ses bénédictions, et surtout pour l’efficacité de ses malédictions. « Viens donc et maudis-moi ce peuple, le supplie-t-il. Car je sais que celui que tu bénis est béni et celui que tu maudis est maudit. »

Avec ton aimable autorisation, je voudrais m’attarder quelques petits instants sur les paroles de Balak ben Tsipor. Entre toi et moi, ne trouves-tu pas que son petit « speech » est un peu lourd et maladroit ? N’aurait-il pas été plus simple, et surtout plus convainquant, que le roi de Moav dise à Bilaam : « Car je sais que tu possèdes le pouvoir de bénir et de maudire. » Avoue, c’est quand même un peu mieux tourné comme formulation, n’est-ce pas ?

Nous allons essayer d’expliquer pourquoi ce roi s’est exprimé de la sorte grâce à une petite parabole qui nous est racontée, à quelques détails près, par Rabbi Sim’ha Bounim de Pchisskha.

*          *          *

Dans le superbe domaine historique du Château de Lanthreuille, Eudes et Childéric se sont retrouvés pour l’ouverture de la saison de chasse. Ces fiers descendants directs du marquis de Noble-le-Cossus ne manqueraient pour rien au monde ce rendez-vous annuel de toute la haute bourgeoisie de Normandie.

Revêtus de leurs vestes de chasses empesées, chaussées de leurs cuirasses impeccablement cirées, et armées de leurs carabines superbement astiquées, les voilà qui partent à l’assaut des hectares de bois et de gibier dès le tout premier son du clairon. Il faut dire que nos deux cousins ont passé tout l’été à suivre les cours d’un ancien champion de chasse à la retraite dans l’espoir de perfectionner leurs techniques de tir. La chance leur sourit, et dès la première heure, Eudes attrape un épervier dodu tandis que Childéric abat un canard charnu.

Mais leurs cris victorieux alertent l’attention – et surtout la jalousie – d’un piètre chasseur qui passe par là. Il s’appelle Charles-Hubert Chasse-le-Sanglier et il porte très mal son nom vu que les seuls animaux qu’il n’ait jamais chassés de toute sa vie sont les mouches qui s’agglutinent autour de son panier-déjeuner. Mortifié à l’idée que le duo des chasseurs remarque son incompétence, il met au point un petit stratagème dans l’espoir de redorer son blason.

— B’jour Messieurs ! lance-t-il d’une voix amicale en s’avançant vers eux. La chasse a été bonne ?

— Pas mal du tout pour un début de saison, répond Eudes en désignant du menton leur gibier.

— Il faut dire que vous êtes sacrément bien équipés, les flatte Charles-Hubert en inspectant leur matériel de chasse. Cette carabine à air comprimée est une Anschültz si je ne m’abuse ?

— Viseur : 77 cm. Calibre : 4.5 mm. Poids : 4,6 kg, fanfaronne Childéric avec l’aisance d’un marchand d’armes.

— Ce petit joujou nous a coûté la bagatelle de 2 149 euros, mais vu sa performance, nous ne regrettons pas un instant cet achat ! ajoute Eudes.

— Eh bien messieurs, annonce Charles-Hubert d’un air narquois, j’ai le regret de vous annoncer que vous venez de jeter 2 149 euros à la poubelle !

— Ah bon ? s’étonnent les cousins chasseurs. Le vendeur nous a pourtant assuré qu’il s’agissait du meilleur modèle de carabine disponible sur le marché.

— Peut-être bien que oui, mais si comme moi, vous étiez doué d’un pouvoir de concentration supérieur à la normale, vous auriez pu abattre un sanglier avec une simple brindille !

— Elle est bien bonne, celle-là ! s’esclaffe Childéric.

— Oh oui, j’aimerais bien voir cela, renchérit Eudes. Une brindille contre un Anschültz, c’est bien la meilleure plaisanterie que j’aie entendue de toute ma vie.

— Rira bien qui rira le dernier, déclare Charles-Hubert d’une voix débordante d’orgueil. Suivez-moi et vous le constaterez de vos propres yeux.

Amusés plus qu’intrigués, Eudes et Childéric emboîtent le pas à leur interlocuteur jusqu’à déboucher sur une immense clairière. Au bout de dix longues minutes, les trois compères aperçoivent un énorme sanglier qui trotte en compagnie de ses marcassins. C’est alors que Charles-Hubert dégaine une brindille comme d’autres auraient dégainé un Anschültz. Et dans un PAN retentissant, l’animal s’effondre dans un bruit sourd !

— P…pince-moi si je rêve ! s’exclame Eudes en observant la scène.

— Cet homme est le plus génial des chasseurs, acquiesce Childéric en tremblant de tous ses membres. Et moi qui le prenais pour un farceur !

Soit dit en passant, s’ils s’étaient servis de l’excellent viseur de leur Anschültz, nos deux compères n’auraient pas tardé à découvrir le fin mot de l’histoire.

Car en réalité, pendant qu’Eudes et Childéric l’observaient brandir sa brindille, Charles-Hubert avait distingué un chasseur camouflé entre deux arbustes qui visait la malheureuse famille de sangliers. Et au moment où la balle de ce dernier filait, lui-même s’était contenté de faire tonner un PAN « mortel », faisant croire à ses observateurs que l’animal était abattu par ses « bons » soins.

*         *          *

Si Charles-Hubert Chasse-le-Sanglier mérite le titre de chasseur ne sachant pas chasser, Bilaam mérite à coup sûr celui de prophète ne sachant pas prophétiser. En effet, cet impie ne possédait ni le pouvoir de bénir ni encore moins celui de maudire. En revanche, Hachem l’avait doté d’un autre don ; celui de prédire l’avenir. Quand il voyait dans les astres que la fortune souriait à untel ou au contraire qu’il risquait de perdre toute sa richesse, il accourait chez lui pour le bénir ou le maudire. Et quand les peuples de la terre virent que ses « bénédictions » ou « malédictions » se réalisaient, il se forgea une solide réputation de « bénisseur ». En réalité, à l’instar de la brindille de Charles-Hubert qui ne possédait pas la moindre force, ses bénédictions et ses malédictions étaient vaines car elles annonçaient des événements qui devaient se produire même sans son intervention.

À présent, tu comprends la formulation ambiguë employée par la Torah pour décrire les dons de Bilaam : « Car je le sais, celui que tu bénis est béni et celui que tu maudis est maudit. » Car Bilaam n’était pas un bénisseur ; il était tout bonnement un imposteur !

Ora Marhely

Source : Pniné HaTorah, Rav David Haddad.