16 Av 5779‎ | 17 août 2019

Le Grand Rabbin René Gutman : « Mon bilan au grand rabbinat de Strasbourg »

 

Le leader spirituel alsacien a pris sa retraite fin juin, après trente années d’activité. Il s’exprime pour Haguesher sur l’avenir du Consistoire local et commente les différentes cérémonies qui se sont déroulées dans la ville pour marquer son départ.

 

Haguesher : Quels moments vous ont marqué au cours de ces événements successifs ?

Grand Rabbin René Gutman : J’ai surtout apprécié la séouda chlichit organisée le 24 juin par le Comité séfarade salle René Hirschler, dans le centre communautaire de la Paix. Nous n’avions pas lancé d’invitations formelles mais chacun est venu. Des centaines de Strasbourgeois ne fréquentant pas, habituellement, les espaces consistoriaux ont voulu me délivrer un message de sympathie. Des Juifs simplement traditionalistes, mais aussi beaucoup de fidèles des oratoires orthodoxes qui se multiplient désormais dans la ville se sont déplacés spontanément. Le rav Schlesinger chlita lui-même et d’autres représentants du monde ‘haredi alsacien étaient là. J’y vois le miroir de mon action depuis ma nomination, en 1987 : l’ouverture du Consistoire à toutes les composantes du judaïsme. Il faut se souvenir qu’il y a encore vingt ou vingt-cinq ans, il existait ici une césure entre les Juifs « communautaires » et ceux qu’on appelait carrément les « anti-communautaires » ! Les petites synagogues indépendantes, les baté midrach non affiliés à notre institution étaient ignorés et mis de côté. La situation a totalement changé.

 

– Comment les dirigeants consistoriaux se sont-ils exprimés lors de ces journées ?

– Le dimanche 25, un grand nombre de responsables juifs et rabbanim de la région, pas seulement consistoriaux, étaient rassemblés à la synagogue de la Paix. On m’a notamment remercié pour mon rôle de porte-parole de la communauté, pour mes relations suivies avec les autres cultes, les autorités politiques et civiles… Enfin, le lundi 26, le maire de Strasbourg, Roland Ries, a prononcé à l’Hôtel de Ville, devant les forces vives de l’agglomération, des paroles qui m’ont fait chaud au cœur. Il a souligné, par exemple, que j’ai milité pour la construction d’une grande mosquée dès 1998. Finalement, elle a ouvert ses portes il y a environ cinq ans – en ma présence, ce qui a marqué les consciences. Cette largesse d’esprit est liée à mon parcours : je suis issu à la fois de l’univers académique (je suis docteur en sciences religieuses), du Séminaire parisien de la rue Vauquelin et de deux yéchivot israéliennes : celle de Tifra’h, dans le Néguev, et de l’institut talmudique Hébron situé, comme son nom ne l’indique pas, à Jérusalem. Voilà pourquoi j’attache de l’importance tant au rayonnement spirituel et intellectuel de notre communauté qu’à sa cohésion interne, en tenant compte de son cheminement vers davantage d’étude, de pratique, d’exigence, etc.

 

– Diriez-vous que vous avez accompagné le renforcement de l’orthodoxie strasbourgeoise ?

– Par-dessus tout, j’ai fait évoluer le Consistoire. Le temps des sermons, conférences à répétition et offices solennels est révolu. L’heure est aux chiourim en petits groupes, aux ‘havroutot, au limoud dans toute sa profondeur, à des lieux de prière plus intimes. Il est donc naturel que des oratoires à taille humaine, presque familiaux, poussent un peu partout. Non seulement je ne m’en plains pas, mais j’ai tenté d’adapter nos propres activités à cette nouvelle donne. C’est l’essentiel de mon bilan.

 

Cela signifie-t-il que vous prenez acte de l’émiettement communautaire qui règne à Strasbourg ? Ne craignez-vous pas que le Consistoire devienne une coquille vide ?

– Pas du tout. Nous sommes les interlocuteurs des pouvoirs publics, les représentants du culte juif et les seuls habilités à trancher dans certains domaines, d’autant que l’Alsace bénéficie d’un statut particulier, le régime concordataire, qui officialise et accentue nos prérogatives. Le pivot de la communauté, c’est nous.

 

– Que souhaitez-vous à votre successeur, le rav Harold Avraham Weill, qui prendra sa fonction de grand rabbin le 1er septembre ?

– Il est trentenaire et je me félicite de ce gage de renouvellement et de dynamisme. J’ai tâché de tisser des liens fraternels et constructifs entre les différentes composantes du judaïsme local. J’espère qu’il ira plus loin, vers une sorte de fédération permanente réunissant le Consistoire et les synagogues orthodoxes aujourd’hui indépendantes. Ce qui n’empêche pas de conserver une ouverture constante en direction des non-Juifs.

 

– Où allez-vous passer votre retraite ?

– A Jérusalem où je continuerai à m’engager : j’ai été désigné pour représenter là-bas la Conférence des rabbins européens. Je vais donc œuvrer en faveur du rapprochement entre Israël et les communautés du Vieux Continent.

 

Propos recueillis par Axel Gantz