14 Kislev 5780‎ | 12 décembre 2019

L’œil et la bouche

Dans notre paracha, la Torah relate le triste rapport qu’ont rendu les explorateurs à leur retour du pays de Canaan. Leur emboîtant le pas, les enfants d’Israël dédaignèrent le pays qu’avait promis D.ieu à nos ancêtres, et en cette triste nuit du 9 Av, ils se condamnèrent eux-mêmes à errer dans le désert, et ils scellèrent ainsi le décret d’exil qui frapperait leurs lointains descendants jusqu’à nos jours…

Lorsqu’on examine qui étaient ces explorateurs – notamment à travers le commentaire de Rachi – on note une certaine contradiction. Au début de la paracha, ces hommes sont décrits comme des « chefs parmi les enfants d’Israël » (Bamidbar 13, 3), considérés comme des « hommes importants », car ils étaient à ce moment-là dignes de leur mission (Rachi ibid.). D’ailleurs, si Moché les a désignés à cette fin, il ne fait aucun doute qu’il a dû les trier sur les volets, et s’assurer de leur droiture irréprochable.
Pourtant, lorsqu’on continue la lecture de ce chapitre de la Torah, on ne remarque aucun événement particulier qui les aurait fait virer de bord, ni aucune soudaine pirouette de leur part. Bien plus, Rachi écrit un peu plus loin : « “Ils allèrent et ils vinrent” (13, 26) – Cela vient établir une relation entre leur départ et leur retour : de même qu’ils sont revenus avec de mauvaises intentions, ainsi étaient-ils partis avec de mauvaises intentions. » En clair, ces hommes avaient d’emblée décidé de médire du pays d’Israël ! N’est-ce pas contradictoire ?

Penser puis parler
Comme nous l’avons mentionné, la faute des explorateurs a eu et continue d’avoir des répercussions jusqu’à nos jours, puisqu’elle scella la destruction du Temple de Jérusalem et le décret d’exil du peuple juif. À cet égard, le livre d’Eikha est rempli d’allusions relatives aux dérives de ces hommes.
L’une d’entre elles, que relève le Talmud (Sanhédrin 104/b), tient au fait que chaque chapitre d’Eikha est écrit sous forme d’acrostiche, les initiales de chaque verset énumérant dans l’ordre toutes les lettres de l’alphabet hébreu. Dans l’ordre, ou presque, puisque dans les trois derniers chapitres, deux lettres sont inversées : le verset commençant par un aïn vient seulement après celui ayant pour initiale un pé ! Nos Sages apprennent de là : « Pourquoi le pé précède-t-il le aïn ? En référence aux explorateurs, qui prononcèrent avec leur “bouche” [pé] ce qu’ils n’avaient pas vu de leurs yeux [aïn] ! » Tel est donc le reproche principal fait aux explorateurs : ils portèrent un témoignage qui n’était pas basé sur ce qu’ils avaient vu.
En réalité, leur faute alla bien au-delà du faux témoignage ordinaire. Lorsque les explorateurs arrivèrent dans ce pays aux fruits immenses et peuplé de géants, dans cette contrée qui semblait « dévorer ses habitants » et semer la mort, ils auraient pu interpréter ces signes convenablement, comme la preuve que D.ieu S’apprêtait déjà à les y faire entrer. Ainsi, les morts qui se succédaient sur leur route étaient un effet de la bonté du Créateur, qui détourna ainsi l’attention des Cananéens et laissa les douze Hébreux traverser le pays sains et saufs. Mais tel ne fut pas le regard qu’ils portèrent sur ces événements : pas parce qu’ils auraient simplement « mal interprété » ce qui se passait, mais car d’emblée, avant même d’avoir assisté à ces scènes, ils connaissaient déjà la conclusion à laquelle ils souhaitaient aboutir. Ils firent ainsi passer leur « bouche » avant leurs « yeux » : leur compte rendu était déjà dans leur bouche avant même d’avoir examiné le pays. Ou pour le dire autrement, ils savaient avant même d’avoir pensé.
Cette erreur – qui constituait pour ces hommes, proportionnellement à leur niveau, une faute véritable – est en effet redoutable, puisqu’elle réduit à néant toute démarche intellectuelle : au lieu de construire l’édifice de sa pensée pierre par pierre, on ne cherche qu’à entériner les convictions monolithiques qui se sont d’emblée imposées à nous…
C’est peut-être en ce sens qu’il convient de comprendre Rachi, lorsqu’il écrit que ces hommes « étaient partis avec de mauvaises intentions ». Rachi n’entend pas par là que les explorateurs étaient des mécréants depuis le jour de leur départ, ce qui contredirait véritablement son commentaire précédent. D’autant plus que l’on ne juge pas un homme d’après ses actions futures : il est donc certain que la Torah, en assimilant leur « départ » à leur « retour », ne cherche pas à les condamner. En réalité, ce qu’elle vient souligner ici, ce sont la cause et l’origine de la faute de ces hommes : s’ils ont médit ainsi de la terre d’Israël, c’est parce qu’au tout début de leur mission, ils avaient déjà en tête le rapport qu’ils présenteraient à leurs frères. Avant même que leur « œil » se soit posé sur la terre promise aux patriarches, leur « bouche » avait déjà sur les lèvres les mots qu’ils proféreraient. C’est pourquoi leurs intentions finales étaient déjà bel et bien avec eux dès le départ, avant même que la mission ne débute…

Le cœur avant les yeux
Il est intéressant de noter que les derniers versets de cette paracha traitent des tsitsiyot – ces franges que l’on attache aux quatre coins de nos vêtements. Comme le souligne la Torah, ces tsitsiyot ont pour effet de nous éloigner de la faute, en ce que « vous les verrez et vous ne vous égarerez pas après votre cœur et après vos yeux » (Bamidbar 15, 39). Comme le font remarquer de nombreux commentateurs, ces deux organes ne sont a priori pas mentionnés dans l’ordre exact : l’homme ne commence-t-il pas d’abord par « voir », ce qu’il désirera ensuite dans son « cœur » ? Pourquoi le verset évoque-t-il donc le cœur avant les yeux ?
Car comme nous l’avons vu, la tentation n’interpelle l’homme qu’à partir du moment où, dans son cœur, il a déjà envisagé de se laisser entraîner par elle. L’organe de la vue est avant tout conditionné par le cœur, qui lui fait voir ce que lui-même souhaite trouver. Or, si le cœur n’était pas ouvert à la possibilité de la faute, le regard n’y aurait certainement pas vu l’objet d’une tentation… Voilà l’emprise que peuvent avoir toutes formes de préjugés, capables de corrompre les cinq sens et d’altérer la réalité.
Yonathan Bendennoune