1 Tammuz 5777‎ | 25 juin 2017

Le Berger parmi les Roses

Yonathan Bendennoune

Le premier passage de la paracha de Béhar s’étend sur les préceptes relatifs à la Chemita, l’année pendant laquelle la terre est laissée en jachère. Ce commandement est introduit de la sorte : « D.ieu parla à Moché au mont Sinaï en disant… » (Vayikra 25, 1).

La question que pose Rachi à ce sujet est certainement l’une des plus connues de son commentaire : « Quel est le lien entre la Chemita et le mont Sinaï ? » En effet, tous les commandements de la Torah ont été énoncés au mont Sinaï, et la Chemita ne fait pas exception à la règle. Pourquoi le verset établit-il cette relation ? Comme l’explique Rachi, ce rapprochement nous enseigne une règle générale : de même que le précepte de la Chemita, avec toutes ses lois, ses détails et ses nuances, a été communiqué à Moché au mont Sinaï, ainsi en est-il de tous les commandements de la Torah. Nous apprenons d’ici que l’ensemble des six cent treize mitsvot de la Torah émanent toutes, sans exception, de la Révélation divine au mont Sinaï.

Le Monde, l’Année et l’Âme

Si cette réponse est hautement édifiante, elle ne résout pas entièrement le problème. Certes, il était nécessaire de nous enseigner ce principe fondamental. Mais pourquoi est-ce précisément le précepte de la Chemita qui joue ce rôle ? Pourquoi la Torah ne nous révèle-t-elle pas cette idée à travers une autre mitsva, telle que les téfilines ou la souka ?
Selon les enseignements de la Cabale (voir Séfer Yétsira ch. 1), l’existence se partage en trois dimensions : le Monde, l’Année et l’Âme, que l’on peut traduire en termes plus accessibles par : Lieu, Temps et Être. Lorsque nous parlons du « mont Sinaï », nous évoquons deux dimensions simultanées. En effet, la notion de « mont Sinaï » ne désigne pas uniquement un Lieu – l’endroit où D.ieu S’est révélé au peuple hébreu – puisque celui-ci a perdu sa sainteté après le Don de la Torah. C’est donc aussi et surtout à un Temps particulier que nous faisons référence, celui où cette révélation a eu lieu.
Il en va de même pour la mitsva de Chemita : celle-ci se produit tous les sept ans, et elle s’inscrit donc logiquement dans la dimension du Temps. Cependant, ce commandement ne peut être réalisé qu’en un endroit précis – la terre d’Israël – et à cet égard, il appartient également au domaine du Lieu.
Or, il s’avère que ces deux notions se retrouvent également dans la dimension de l’Âme. En d’autres termes, nous retrouvons chez l’Être humain la valeur du Sinaï ainsi que celle de la Chemita…

 

Deux modes de vie

De fait, lorsqu’il vient s’inscrire dans l’existence terrestre, l’individu peut opter pour deux choix : soit il s’attache à la dimension de Sinaï, soit à celle de la Chemita. Autrement dit, les hommes décidant de consacrer leur existence aux valeurs du « Sinaï » sont ceux qui vouent leur Temps et leur Lieu à l’étude : ils séjournent continuellement dans les Tentes de la Torah. Ainsi, leur vie est entièrement consacrée aux valeurs spirituelles, ils sacrifient tout pour rester attachés à l’étude et négligent totalement les considérations terrestres. Ces êtres exceptionnels évoluent en permanence au « sommet du Sinaï » et s’assurent ainsi un mérite sans borne dans le Monde futur.
Cependant, ce mode de vie est le lot de seulement quelques rares individus, car il n’est pas donné à tout le monde de faire abstraction des impératifs matériels. Pour la grande majorité des hommes, c’est la dimension de la Chemita qui régit l’existence. Le Lieu et le Temps de ces personnes sont inscrits dans une réalité concrète et matérielle, l’essentiel de leur vie étant consacré à subvenir à leurs besoins. Ce sont les hommes qui « travaillent la terre » – étant attachés au lieu dans lequel ils évoluent – et dont « l’emploi du temps » est régi par les saisons et le rythme de l’agriculture.
Serait-ce à dire que ces hommes – la majorité de l’humanité – sont exclus des hautes valeurs spirituelles ? C’est à cette question que la Torah répond en soulignant que les préceptes de la Chémita ont été transmis nulle part ailleurs qu’au mont Sinaï.
Le Chabbat et la Chemita
Nos Sages enseignent : « Le Saint béni soit-Il a déclaré à Israël : “N’ai-Je pas écrit dans Ma Torah : ‘Le livre de cette Torah ne doit pas quitter ta bouche, tu le méditeras jour et nuit’ (Yéhochoua 1, 8) ? Bien que vous vous adonniez à vos travaux pendant les six jours de la semaine, consacrez-vous entièrement à la Torah pendant le Chabbat !” En effet, le Saint béni soit-Il tire satisfaction uniquement de ceux qui étudient la Torah » (Tana DéBé Eliyahou 1). Selon le ‘Hafets ‘Haïm (Chem Olam chap. 5), ce texte nous apprend qu’en étudiant pendant le Chabbat, c’est comme si l’on s’y adonnait continuellement, jour et nuit pendant les sept jours de la semaine ! Certes, les conditions dans lesquelles l’homme est placé ici-bas le contraignent à consacrer la majeure partie de son temps à sa subsistance. D.ieu lui a donc offert un jour par semaine qu’il doit entièrement consacrer à sa spiritualité, ce qui lui permet en cette seule journée de contrebalancer toutes les carences des jours ouvrables.
Or, l’année de la Chemita est, dans le cycle des années, équivalente au Chabbat par rapport aux jours de la semaine : « Le Saint béni soit-Il a créé sept jours et a consacré le Chabbat ; ainsi, Il a créé les années et a consacré celle de la Chemita, comme il est écrit : “La terre chômera un Chabbat en l’honneur de D.ieu” (Vayikra 25, 2). » De même que le Chabbat a été sanctifié pour permettre à l’homme de s’adonner à l’étude de la Torah, ainsi en est-il de la Chemita : le temps que l’on y consacre à l’étude équivaut à six années d’étude !
Voilà pourquoi la Torah souligne « au mont Sinaï » précisément au sujet de la Chemita. Cela nous apprend que la dimension du Sinaï est elle-même présente au sein de l’année de Chemita : même les hommes qui se consacrent pendant six années à leur subsistance peuvent s’inscrire dans la dimension du « Sinaï », grâce à cette année de jachère. Si bien que pour cette seule année, leur récompense sera égale à celle de sept années entièrement vouées à l’étude.

Le Berger parmi les Roses
Cette explication offre un éclairage remarquable à un enseignement du Zohar (tome II 20 § 2). Au sujet du verset du Cantique des cantiques (2, 16) : « Mon Bien-aimé est à moi et je suis à Lui, le Berger parmi les roses [chochanim] », le Zohar considère le mot chochanim comme un acronyme : « Celui qui dirige Son monde par “six années” [chech chanim], et dont la septième année est un Chabbat pour D.ieu. » De même, le Ari zal trouve dans le mot chochanim une allusion aux chech chinim [les six lettres chin] figurant dans le verset de notre paracha : « Tu compteras pour toi “sept années sabbatiques, sept fois sept années” [chéva chabbetot chanim, chéva chanim chéva péamim] » (Vayikra 25, 8). Qu’est-ce que cela signifie ? Selon Rabbi Chmouel Vital, cela nous apprend qu’en consacrant l’année de la Chemita à l’étude de la Torah, nous accédons au degré suprême où « Mon Bien-aimé est à moi et je suis à Lui », non seulement pendant cette année, mais aussi pendant toutes les années de labeur !
(Adapté à partir de Mayan HaChavoua.)

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