29 Iyyar 5777‎ | 25 mai 2017

Le chant Bar Yo’haï – origine et histoire

Le célèbre chant Bar Yo’haï– qui s’est largement répandu dans toutes les communautés juives du monde – est devenu « l’hymne » de Lag BaOmer par excellence. Ce poème retrace la vie et l’œuvre de Rabbi Chimon Bar Yo’haï, avec de nombreuses références cabalistiques qui dépeignent la grandeur du Maître du Zohar et la puissance de son enseignement.

L’auteur de cet illustre poème est Rabbi Chimon Lavi, dont le nom apparaît en acrostiche au début des strophes. Rabbi Chimon Lavi est né en 1485 en Espagne, seulement quelques années avant l’expulsion des Juifs décrété par Isabelle la Catholique (1492). C’est donc encore enfant qu’il est parti vivre au Maroc, où il s’installa avec sa famille à Fès. Dans cette prestigieuse communauté, Rabbi Chimon a appris la Torah aux côtés des grands maîtres de la Cabale qui y foisonnaient. Aux alentours de l’an 1550, il quitta Fès pour partir s’installer en Erets-Israël. En chemin, il fit escale dans la ville de Tripoli, en Libye, où il décida finalement de demeurer.

Pour comprendre ce choix, il convient de remettre la situation de cette ville dans son contexte historique. Au début du XVIe siècle, l’Espagne est l’une des grandes puissances de la côte méditerranéenne, et son ambition dominatrice ne connaît pas de bornes. En 1510, l’armée de Pedro Navarro débarque sur les côtes libyennes et s’attaque à Tripoli, qui ne tarde pas à tomber entre les mains des conquistadors. Ravagée par la guerre, la capitale libyenne ne fut pas au bout de ses peines, puisqu’en 1551, elle est assiégée par l’Empire ottoman et finit par tomber après six jours d’incessants bombardements. Impliquée dans différentes tentatives de révolte, la communauté juive endure de nombreux sévices, qui réduisent considérablement le nombre de ses membres et conduisent de nombreux maîtres à quitter le pays.

C’est dans ce contexte que Rabbi Chimon Lavi arriva à Tripoli, prestigieuse ville ruinée par les conquêtes successives. Là-bas, il trouva une communauté juive à la dérive, « ignorant tout de la loi juive… Il se dit alors qu’il était préférable de rapprocher ces Juifs de la Torah et de leur enseigner la crainte de D.ieu, plutôt que de monter vivre en Erets-Israël » (‘Hidadans Chem HaGuedolim). À Tripoli, Rabbi Chimon reprit en main tous les fondements de la pratique religieuse. Il nomma des enseignants chargés de l’éducation des enfants et il fonda un Bet Din dont il prit la tête. Il y instaura les coutumes qu’il avait lui-même héritées de ses pères au Maroc. Jusqu’à ce jour, les communautés juives issues de Tripoli se conforment à de nombreuses coutumes que Rabbi Chimon Lavi a instaurées, et la version des prières demeure très proche de celle du Maroc. Il décéda à Tripoli en 1585, presque centenaire, et fut enterré dans le quartier d’Al-Dahara, dans lequel une communauté juive s’était installée déjà à l’époque romaine.

Une diffusion exceptionnelle

Rabbi Chimon Lavi est l’auteur d’un commentaire sur le Zohar, intitulé Kétem Paz. Mais ce n’est pas à cette œuvre qu’il doit sa grande renommée : c’est grâce au chant Bar Yo’haï que son nom a voyagé à travers la totalité des communautés juives du monde. Déjà de son vivant, ce poème fut largement plébiscité à Tripoli, où il fut même traduit en judéo-arabe. L’exceptionnelle profondeur de ce poème– qui est émaillé d’allusions ésotériques – attira l’attention des maîtres cabalistiques de Tsfat, les disciples du Ari zal. Ceux-ci adoptèrent ce chant avec un vif enthousiasme, et l’insérèrent parmi les textes liturgiques de Kabbalat Chabbat [l’accueil du Chabbat]. De là, le chant Bar Yo’haï continua sa route vers l’Italie, d’où il atteignit les communautés juives d’Europe de l’Est. Dès 1611, l’édition d’un ouvrage
imprimé à Prague le rapporte intégralement, et un an plus tard, on le retrouve dans un autre livre édité à Cracovie. Outre sa diffusion exceptionnelle, ce chant a été intégré par toutes les communautés dans le rituel juif. Comme nous l’avons vu, les maîtres de la Cabale l’ont rapidement adopté comme une partie intégrante de l’accueil du Chabbat. Cette coutume a été reprise par de nombreuses cours ‘hassidiques, qui insèrent ce poème avant la prière du soir. Dans les communautés d’Afrique du Nord, il est chanté le soir de Chabbat, avant d’entamer le repas. En Europe de l’Est, on entonne ce chant le soir de Lag BaOmer, en l’honneur de la Hilloula de Rabbi Chimon Bar Yo’haï, ainsi que le vendredi soir précédent.

Le contenu du chant

Le poème Bar Yo’haï est composé de dix strophes, qui font allusion au dix Séfirot – l’un des principes fondamentaux du Zohar – en allant de la dernière (Malkhout) à la première (Kéter). Selon les commentateurs, ce chant décrit Rabbi Chimon Bar Yo’haï, le maître et auteur du Zohar, « gravissant » ces dix Séfirot et les unissant l’une à l’autre. L’auteur y décrit Rabbi Chimon comme ayant été « oint avec la sainte huile d’onction, oint de l’attribut de la Sainteté. » Il y rappelle que le maître du Zohar « s’est installé dans une belle demeure le jour où il s’est échappé, le jour où il a fui dans une grotte de rochers où il s’est tenu, où il a acquis sa splendeur et sa majesté ». Ce poème se conclut ainsi : « Bar Yo’haï, Heureuse celle qui t’a mis au monde, Heureux le peuple qui étudie tes enseignements, Heureux ceux qui appréhendent ton secret, qui se revêtent du pectoral de ton Ourim et Toumim. »

Yonathan Bendennoune

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