2 Iyyar 5777‎ | 28 avril 2017

Entretien avec le gaon rabbi Réuven Elbaz, président des institutions Or Ha’haïm

« Les olim de France doivent être accompagnés d’un »guide » spirituel dans leur intégration en Israël » Le rav Réuven Elbaz qui est l’un des rabbanim les plus célèbres et appréciés d’Israël, a accepté ces derniers mois de faire office de guide spirituel de l’édition française de Haguesher. Nous en avons profité pour l’interroger, en particulier sur la centralité du message éducatif de Pessah et sur l’importance de l’orientation des olim de France en particulier en matière de programme éducatif des enfants. Rencontre avec un rav rayonnant de bonté.  -Haguesher : Rav Elbaz, le lien entre la fête de Pessa’h et l’importance de l’éducation des enfants n’échappe à personne. Comment transmettre le message de cette fête dans sa plénitude ? Rav Réuven Elbaz : Pessa’h est effectivement la fête de la transmission, comme il est écrit dans le livre de Chemot : « Et tu enseigneras à ton fils (la sortie d’Egypte) ». Hachem nous a donné sa Torah et ses commandements. Mais pour que chaque enfant juif s’en imprègne il faut l’orienter et le guider sur la bonne voie. Parfois le joug des mitsvot est très lourd à porter, et nos enfants n’ont pas la force suffisante pour le faire. Ils sont attirés par les feux du monde extérieurs et ont le sentiment d’étouffer dans leur environnement religieux. La Torah nous enseigne les mitsvot si particulières de la soirée pascale. Attention, il ne s’agit pas seulement des 4 verres de vin, du maror ou du ‘Harosset… Il s’agit, avant  tout de créer pour l’enfant un intérêt visuel et susciter chez lui des associations d’idées.  – Vous parlez de l’expérience que représente cette soirée ? – Effectivement, et cette expérience est un instrument indispensable dans l’effort de transmission que le peuple juif a décidé de porter depuis qu’il est apparu sur la scène de l’Histoire. Il faut que l’enfant du Séder soit capable de se lier intrinsèquement avec les mitsvot qui lui sont données de faire durant cette soirée Car ce lien sera indéfectible et ce qu’il apprendra ce soir-là autour de la table du Séder restera, à jamais, gravé dans sa mémoire. Et c’est pour qu’il s’en souvienne que nous le gâtons et en faisons le clou de la soirée de Pessa’h. Il en est de même, avec une intensité différente, pour l’expérience du Chabbat avec ses zmirot, sa table dressée, ses divré Torah, qui rapprochent les membres de la même famille et leur fournissent un important réservoir de souvenirs qui seront ensuite transmis de génération en génération. Je me souviens avoir rencontré une fois un père de famille qui s’est vanté d’avoir terminé le récit de la Hagada en 11 minutes. Je lui ai répondu que sur le fond, il n’avait pas respecté la mitsva de « Véhigadta », de transmission à ses enfants. La mitsva de Haggada ce n’est pas de lire, c’est d’expliquer, c’est de s’imprégner du récit de la Sortie d’Egypte afin que même dans plusieurs autres générations, ce récit puisse être transmis.

-Le soir du Séder, le rôle des parents est déterminant, mais dans l’ensemble, dans le long processus d’éducation des enfants, qui détient le rôle principal : l’éducateur, le rav, les parents ? -Pour le séder, le père doit effectivement se préparer, et approfondir des divré Torah afin d’être prêt à répondre aux questions de ses enfants. Cela ne s’improvise pas. Pour ce qui est du reste de l’année, toutes les personnes que vous avez citées sont partenaires dans ce formidable projet d’éducation de la jeune génération de notre peuple. L’éducateur et le rav ont un rôle prédominant mais au bout du compte, c’est toujours l’environnement familial qui est le plus important. Le foyer familial est celui qui consolide ce lien entre les générations, entre les parents et les enfants. Et une chose est sure : si l’enfant se sent intimement lié à sa maison, à son foyer, alors il restera fidèle à la tradition de ses ancêtres. Si ce lien n’existe pas, alors le point d’attache est plus distant. C’est la raison pour laquelle je considère avec beaucoup de suspicion le fait que de nombreux enfants sont pressés de quitter le « nid » familial même lorsqu’ils ne sont pas mariés. Ce n’est pas recommandable. Je me souviens que lorsque nous étions à la yéchiva et que nous rentrions pour les fêtes à la maison, nous attendions cet instant de retrouvailles avec nos parents, avec beaucoup d’émotion.  – Ce que vous dites est exact lorsque le foyer familial est stable, solide et serein. Mais si ce n’est pas le cas, si la situation professionnelle des parents est incertaine, ou bien si, par exemple l’alya en Eretz Israël a modifié les repères traditionnels de familles juives de France, comment faire face à ces difficultés ? – Je comprends parfaitement ce dont vous voulez parler. Effectivement, le changement d’environnement peut être de nature à déstabiliser la cellule familiale. Des familles qui menaient un train de vie élevé en France ont fait leur alya et ne parviennent pas toujours à retrouver le même train de vie. Des enfants-olim qui étudiaient dans des écoles de très bon niveau en Kodech et en ‘Hol en France ne retrouvent pas l’équivalent éducatif en Israël. Ce sont effectivement de véritables problèmes. – Quels conseils pouvez-vous donner à ces familles ?  – Ma première réponse est claire : toute famille qui prépare son alya de France doit être accompagnée d’un « guide spirituel » qui l’épaulera en particulier dans ses démarches éducatives. Sans ce guide, la famille aura du mal à s’orienter. C’est pourquoi je propose de créer une commission de rabbanim d’origine française qui puisse recommander les familles d’olim dans leurs choix en matière d’éducation, de logement et même sur le plan professionnel.  Ces rabbins qui connaissent la mentalité française doivent se mobiliser et épauler les familles d’olim et veiller à ce qu’elles choisissent la meilleure école possible. Il est vrai qu’en Israël, le monde orthodoxe compte plus de yéchivot ketanot qui ne font pas d’études profanes. Mais aujourd’hui de plus en plus d’écoles d’obédience ‘harédit s’ouvrent à l’intention des milliers d’enfants olim de

France dont les parents veulent absolument concilier étude de la Torah à un excellent niveau et étude des matières profanes au même niveau.-Vous admettez que le judaïsme français orthodoxe a quelquesparticularités que le monde orthodoxe en Israël ne comprend pas.  -C’est vrai. Les Juifs de France renferment en eux d’une part une chaleur inestimable et de l’autre une complexité qui parfois déroute les rabbanim israéliens : ils sont un peu ‘harédim, un peu sionistes, un peu de droite, un peu décontractés. Ils sont très vrais et très droits. Ils ont une réelle temimout (simplicité naïve) et parfois, ne comprennent pas certains codes du monde ‘harédi en Israël. J’essaie de leur expliquer mais c’est vrai, c’est complexe. C’est pourquoi, il faut absolument qu’ils soient capables de trouver le juste milieu entre un environnement éducatif sérieux qui enseigne dans l’esprit de la Torah tout en leur permettant de passer le bac. Cela existe et c’est possible.  -Peut-être que les olim de France ont du mal à se retrouver dans une société israélienne très compartimentée alors qu’ils ont vécu en France dans une communauté qui n’était pas sectaire.  -Je sais exactement de quoi vous parlez. C’est vrai, les Juifs de France ont cette qualité mais c’est à nous rabbins d’Israël à nous asseoir avec les rabbanim français pour savoir trouver la voie royale, celle qui permettra à ces olim de mieux s’installer en Eretz Israël. J’ai déjà au cours des derniers mois rencontré des rabbanim en ce sens et je suis prêt à continuer à aider ces écoles qui se créent en ce sens. Cette intégration spirituelle est un véritable défi pour nous et nous devons tout faire pour le relever.  -Vous seriez prêts à vous rendre en France pour expliquer cette problématique ? -Je suis très occupé en Israël et je préfère rester sur la Terre d’Israël où l’on a besoin de moi, mais si le besoin se fait effectivement sentir alors je suis prêt à voler de mes propres ailes pour aller rencontrer ceux qui s’interrogent. Ma mission est, jour et nuit de répondre à ceux qui se posent des questions. C’est ce que je fais au quotidien depuis des décennies dans le cadre des institutions d’Or Ha’haïm.  -Ce qui me permet de vous demander sans détour : quel est le secret de votre succès phénoménal dans le monde de la « ‘Hazara Bitechouva » en Israël ? Comment parvenez-vous à persuader des milliers de jeunes éloignés de toute spiritualité de revenir sur la voie de la Torah ? Etcomment le message que vous faisiez passer il y a 30 ans séduit toujours aujourd’hui ? -La Torah est éternelle. Son message ne change pas. Mais j’avoue que je ne sais pas moi-même comment j’arrive à faire passer ce message depuis si longtemps. Mais c’est un fait. De plus en plus d’Israéliens ont soif de Torah, de émouna, de spiritualité. Je compte parmi les élèves de ma yéchiva, des pilotes

de chasse, des ingénieurs, des hommes d’affaires. Tous ont ressenti le besoin de se ressourcer, de retrouver leur identité juive. Et j’avoue que le message de l’éternité de la Torah dans un monde où tout se bouscule rassure et séduit. Tout comme la nécessité, dont nous parlions au début de cet entretien, de transmettre aux jeunes. Et ce qui est valable pour les Israéliens l’est aussi pour les olim de France que nous comptons parmi nos élèves.  -Rav Elbaz, nous avons l’habitude de nous retrouver à l’approche de Pessa’h pour cet entretien. Votre yéchiva semble de plus en plus pleine. Comment la gérez-vous ? -C’est de plus en plus difficile. Effectivement nous avons de plus en plus d’élèves. Mais pour savoir qui nous aide je n’ai qu’une réponse : c’est Hachem qui dans sa miséricorde nous épaule. Et nous envoie des émissaires qui nous permettre de vivre et parfois de nous développer. Je ne me plains pas. Face aux difficultés financières évidentes nous avons des satisfactions, comme celle par exemple d’accueillir chaque chabbat des dizaines de jeunes en quête identitaire, que l’un compense largement l’autre. Enfin, je voudrais saisir l’occasion de cet entretien pour souhaiter aux lecteurs de Haguesher et à l’ensemble de la communauté juive et des francophones d’Israël une bonne fête de Pessa’h.  Propos recueillis par Daniel Haïk

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