20 Tammuz 5779‎ | 23 juillet 2019

Un petit alef…

Chlomo Messica

 
Vayikra – le premier mot éponyme de ce nouveau livre de la Torah – est écrit avec un petit alef. Le Baal HaTourim explique cette singularité de la manière suivante : lorsque D.ieu dicta à Moché d’écrire qu’« Il l’appela », celui-ci voulut écrire vayikar, terme connotant un appel fortuit, comme si la parole divine s’adressait à lui « par hasard » (mikré). Dans sa grande humilité, le prophète ne se considérait pas plus digne de ces révélations que le prophète Bilam. Mais comme D.ieu lui indiqua d’ajouter un alef – pour que ce mot se lise vayikra, marquant une haute dignité prophétique– Moché insista pour que cette lettre apparaisse néanmoins de plus petite taille que les autres…Comme le font remarquer de nombreux commentateurs, ce n’est pourtant pas la première fois que D.ieu « appela » Moché. On peut ainsi lire dans la paracha Yitro, peu avant le Don de la Torah : « L’Éternel appela [vayikra] Moché depuis la cime de la montagne… » (Chémot 19, 20). Pourquoi Moché ne s’est-il pas également arrêté sur ce vayikra, en demandant que son alef soit écrit plus petit ?

Les qualités du prophète

Selon Rav ‘Haïm de Volozhin, pour répondre à cette question, il nous faut considérer ce que signifie une authentique modestie. Le Talmud enseigne : « Le Saint béni soit-Il ne fait résider Sa Chékhina que sur un homme sage, vigoureux, riche et humble » (Nédarim 38/a). Certes, les qualités de sagesse et d’humilité semblent indispensables pour mériter une révélation prophétique. Mais pourquoi la vigueur physique ou la richesse sont-elles nécessaires ? Une personne faible et pauvre ne mérite-t-elle donc pas de prophétiser ? En outre, pour quelle raison l’humilité apparaît ici en dernier, alors qu’elle est considérée comme une éminente qualité ? En réalité, l’explication réside dans cette seconde question. De fait, l’humilité est une qualité si fondamentale qu’elle seule permet d’accéder au titre de prophète. Cependant, pour qu’une personne soit considérée comme véritablement humble, il faut nécessairement qu’elle possède certains avantages. En effet, lorsqu’un individu indigent, souffreteux ou simple d’esprit fait preuve de modestie, ce n’est pas forcément parce qu’il est humble : c’est sa condition qui le contraint à adopter cette attitude. L’humilité véritable se décèle donc uniquement chez une personne privilégiée – qui est sage, vigoureuse et riche – et qui, en dépit de ses nombreux atouts, n’en tire aucune gloire et se considère l’égal de ses semblables. De ce fait, pour accéder au titre de prophète, il faut impérativement être sage, fort et riche, car ces qualités sont les seules preuves d’une authentique humilité. Voilà donc pourquoi cette dernière vertu apparaît en fin de liste, puisqu’elle résulte en quelque sorte des premières (cf. Ktav Sofer qui propose la même explication).

La richesse de Moché

Nous comprenons désormais pourquoi Moché attendit cet « appel » pour exprimer son humilité et demander qu’il soit écrit vayikar. En effet, jusqu’au Don de la Torah, Moché n’était doté d’aucune richesse. Contrairement à ses frères qui, avant de quitter l’Égypte, avaient dépouillé leurs tortionnaires et s’étaient ainsi enrichis, Moché s’était pour sa part chargé de retrouver les ossements de Yossef (Chemoth 13, 19). Comme il était alors dépourvu de biens matériels, son humilité exceptionnelle demandait encore à être démontrée. En revanche, après qu’il eut brisé les premières Tables de la Loi, Moché s’enrichit considérablement grâce à leurs débris, comme l’enseigne le Talmud (Nédarim 38/a) : « Moché devint riche uniquement grâce aux débris des Tables. » C’est donc seulement à partir de ce moment qu’il put exprimer son humilité, en demandant à D.ieu de ne pas écrire vayikra… (Rav Chmouel Wolkin).

Un enseignement dont on est exclu

Nous pouvons encore envisager une autre approche pour résoudre ce problème. Le premier « appel » adressé à Moché visait à lui communiquer les Dix Commandements, afin qu’il les enseignât à ses frères. Or, ces commandements ne sont l’apanage d’aucune tribu : ils sont le lot de tout le peuple juif, et chaque individu est tenu de les respecter. Aussi ces lois furent -elles transmises à Moché également pour lui-même, et il n’en bénéficia pas moins que le reste du peuple. En revanche, l’« appel » par lequel commence le livre de Vayikra avait pour objet l’enseignement du service sacerdotal et les lois des sacrifices. Ce domaine, nous le savons bien, est spécifique à la tribu des Cohanim et, hormis pendant la période de l’inauguration du Tabernacle, Moché n’avait pas le privilège d’offrir des sacrifices. Lorsque ces lois lui furent énoncées, il dut donc les communiquer à son frère Aharon et à ses fils, tout en s’effaçant lui-même devant eux, sachant qu’il n’y aurait aucune part. C’est la raison pour laquelle son humilité se manifesta à ce moment précis, bien plus qu’avant le Don de la Torah, car Moché dut apprendre et enseigner des commandements dont lui-même était pourtant exclu.