18 Adar II 5779‎ | 25 mars 2019

L’influence de l’homme sur la bête

Rav Ye’hiel Brand

Le premier sacrifice mentionné dans la paracha de Vaykira est celui de ola [holocauste] :« Si son offrande est un holocauste de gros bétail, il offrira un mâle sans défaut. (…) Il appuiera sa main sur la tête de l’ holocauste, et il sera agréé pour lui [lo], afin de lui obtenir expiation » (Vayikra 1, 3). Dans ces derniers mots : « Il sera agréé “pour lui” », le complément « pour lui » semble a priori superflu. Que signifie cette précision ?

 
L’agressivité des taureaux

Une fois conduit au Temple, l’animal que l’on va sacrifier est placé dans le parvis dans une position bien précise. Le Cohen appuie alors ses deux mains sur sa tête et de toutes ses forces (‘ Haguiga 16/b), et il récite alors des paroles de confession ou des louanges adressées à D.ieu (Rambam Maassé Hakorbanot 3, 14-15). Ce maniement n’est à première vue pas sans danger. Le taureau est l’archétype de l’animal domestiqué dangereux : « Un taureau qui encorne… Un taureau qui tue un homme ou une femme ou un enfant » (Chémot 21, 28). De ce fait, nos Sages préconisent d’éviter la proximité d’une telle bête, si bien que « celui qui, au milieu de sa prière, voit un taureau s’ approcher, doit interrompre sa prière pour se mettre à l’ abri, car on s’ éloigne de cinquante coudées d’ un taureau ordinaire, et d’ un taureau sujet à encorner, tant qu’ il se trouve dans le champ visuel » (Bérakhot 33/a). On pourrait certes castrer le taureau – auquel cas il devient docile (Choul’ han Aroukh 94, 4) – ou encore lui fixer un anneau nasal pour mieux le maîtriser. Mais dans ces cas, la bête deviendrait inapte à servir de sacrifice (Vayikra 22, 24), même si seule la paroi intérieure du museau est perforée (Békhorot 39/a). Par conséquent, faire entrer des taureaux dans le Temple représente un danger certain : si ces animaux sont dangereux dans leur environnement habituel, à plus forte raison le sont-ils lorsqu’ils se trouvent dans une situation inaccoutumée, comme en présence de personnes habillées de façon « curieuse » (cf.Baba Kama 37/a, Tossafot Haré). En outre, le fait d’être approchés et abordés physiquement par des étrangers – et plus encore le fait d’assister à la mise à mort d’autres animaux – sont assurément des facteurs d’excitation pour ces taureaux. Aussi, comment pouvons-nous être assurés qu’ils ne s’agiteront pas et ne heurteront pas quelqu’un ? D’autant plus que les bêtes apportées au Temple sont parmi les plus grandes et les plus vigoureuses du cheptel (Malakhi 2, 14) ! Certes, pour faciliter la mise à terre du taureau avant son égorgement, certains pratiquaient une incision sur son front, afin qu’un peu du sang coule dans ses yeux et l’aveugle. Mais cette pratique fut annulée par le Grand Prêtre Yo’hanan (Sota 48). Le Talmud, ainsi que les livres de Flavius Josèphe, décrivent amplement le service au Temple et font état d’incidents qui s’y sont produits. Cependant, il n’a jamais été rapporté qu’un taureau se soit cabré ou qu’il ait heurté quelqu’un. Comment expliquer cette civilité soudaine, qui n’est pas répertoriée parmi les miracles qui se produisaient continuellement dans le Temple (Yoma 21) ?

 
La sensibilité des animaux
On pourrait envisager que leur docilité était due aux encens qu’on faisait brûler dans le Temple matin et soir. La composition de ces plantes odorantes et leurs mesures étaient d’une extraordinaire précision (Chémot 30, 34-38). Leur odeur parfumait toute la ville, au point que « jamais une mariée n’ avait besoin de se parfumer à Jérusalem, en raison des effluves de l’ encens » (Yoma 39/b). Ces senteurs réjouissaient les cœurs (Proverbes 27, 9), et il se peut que ce soient elles qui apaisaient les animaux et évitaient qu’un incident ne se produise. Mais il existe d’autres éléments dont il faut tenir compte. Ceux qui pénétraient dans le Temple étaient en quête de D.ieu et d’une dimension d’éternité. Ils y entraient empreints d’une grande crainte du Ciel : « Révérez Mon sanctuaire, Je suis l’ Eternel ! » (Vayikra 26, 2). Il y régnait donc une atmosphère de dévotion et d’intense émotion, qui affectait sans doute également les animaux, lesquels ressentent les sentiments humains. C’est d’ailleurs pour cette raison qu’ils respectent les personnes de qualité : « Que votre ascendant et votre terreur soient sur tous les animaux de la terre… » (Béréchit 9, 2). Par contre, l’homme perverti ne mérite plus leur respect : « L’ animal n’ agresse l’ homme que lorsque ce dernier lui semble être un animal » (Sanhedrin 38/b). En outre, le comportement immoral de l’homme influence celui de l’animal. En effet, pourquoi D.ieu, pendant le déluge, a-t-Il anéanti les animaux ? Car : « D.ieu vit la terre, et voici qu’ elle était corrompue, car toute créature avait perverti sa voie sur la terre » (Béréchit 6, 12) – c’est-à-dire que les animaux ont imité la perversion des hommes à cette époque (Sanhedrin 108/a). Il semble aussi que les animaux soient sensibles au meurtre entre les humains. Ainsi, l’animal qui tue un homme est lapidé (Chémot 21, 28). Cette loi ne s’applique pas uniquement au taureau, mais à tous les animaux ; le Talmud (Edouyiot 6, 1) rapporte le cas d’un coq qui avait tué un bébé et qui fut lapidé. Or, cette mise à mort n’intervient qu’après un verdict prononcé par vingt-trois juges : « Comme meurt le propriétaire [de la bête, si lui-même avait tué], ainsi mourra le taureau [qui a tué] » (Sanhedrin2/a). De prime abord, que la Thora exige une procédure aussi exceptionnelle pour châtier un animal semble excessif ! Cependant, elle nous envoie de la sorte un message : si un animal tue une personne, c’est qu’il s’est « inspiré » d’un meurtrier, et pour cela, il doit être jugé comme l’homme. En fait, à travers l’animal, c’est l’homme lui-même qui est jugé. Cette idée se comprend encore mieux si l’on tient compte de la notion de Guilgoul [réincarnation], car il se peut que cet animal soit la réincarnation d’un assassin, qui aurait réussi à échapper à sa mise à mort par un tribunal. L’homme qui apporte un sacrifice cherche à s’élever spirituellement et à se rapprocher de D.ieu. En présentant son offrande, c’est comme si la bête était sacrifiée à sa place. Quand il appuie ses mains sur la tête de l’animal, il lui transmet ses aspirations les plus élevées, son amour de D.ieu et sa crainte devant le Maître du monde. Le taureau flaire son enthousiasme, sa joie extatique, et toute velléité colérique de la part de l’animal disparaît naturellement. Lui-même devient « heureux » de pouvoir monter sur l’autel, d’être agréé en faveur de son propriétaire pour qu’il trouve grâce aux yeux du Créateur. C’est là le sens de l’expression « pour lui » dans le verset cité en introduction : « Il sera agréé “pour lui”, afin de lui obtenir expiation. » Il ne s’agit pas seulement du propriétaire, mais aussi du taureau : c’est ce dernier qui acceptera, de plein gré, d’être une expiation pour son propriétaire.