18 Adar II 5779‎ | 25 mars 2019

Le pouvoir du don

Yonathan Bendennoune
Dans les parachiyot de Vayakel et Pékoudé, la Torah récapitule les matières offertes pour la fabrication du Tabernacle, et les quantités consacrées à chacun de ses différents éléments. Par cet énoncé, elle souligne à nouveau l’étroite relation établie entre les dons des hommes et le Tabernacle qui « s’emplit de la Gloire de D.ieu » (Chémot 40, 34).

De fait, une fois le Tabernacle construit et érigé, la Chekhina s’y manifesta et l’emplit de sainteté, si bien que même Moché ne put y pénétrer, « parce que la Nuée y reposait et que la Gloire de D.ieu l’emplissait » (ibid. v. 35).

Les matériaux du Tabernacle

Or, ce point précis donne matière à réflexion. Comme la Torah le souligne à maintes reprises, le Tabernacle avait pour but d’accueillir la Présence divine ici-bas – « Ils Me feront un sanctuaire et Je résiderai au milieu d’eux » (Chémot 25, 8). Il devint ainsi le lieu par excellence où le Divin se manifesterait. Or, en règle générale, plus un spectacle est grandiose, plus l’impression qu’il laisse sur l’âme est importante. Car telle est la nature humaine : les apparences influent profondément sa sensibilité, et ce qui paraît digne de respect marque beaucoup plus les esprits que les choses semblant plus anodines. Il convient donc de comprendre pourquoi le Tabernacle a été fabriqué à partir de matériaux somme toute ordinaires : principalement du bois et des tentures, avec de l’or, de l’argent et du cuivre pour certaines de ses pièces. Le lieu de résidence de la Présence divine – au sujet de laquelle il est dit : « Les cieux sont Mon trône et la terre est Mon marchepied » (Yéchaya 66, 1) – ne méritait-il pas d’être constitué de matières autrement plus impressionnantes au regard humain ? Ainsi, le Talmud (Baba Batra 75/a) relate que lors d’un voyage en mer, un disciple de Rabbi Yo’hanan aperçut des anges sculpter d’immenses pierres précieuses destinées uniquement aux futures murailles de Jérusalem. Quant au Temple lui-même, il sera fait de feu (Baba Kama 60/b). Dès lors, le Créateur ne pouvait-Il pas utiliser des matériaux bien plus majestueux pour la construction du Tabernacle ?

Comme un nourricier portant son enfant…

La réponse apparaît à travers un récit dont Rav Eliyahou Dessler fut témoin, et qu’il rapporte dans son Chapitre sur la Bonté (ch. 4, dans Mikhtav MéEliyahou tome I). Dans les années trente, vivait en Pologne une famille très unie, composée d’un père, d’une mère et de leur fils unique. Lorsque le démon nazi commença sa folie meurtrière et envahit l’Europe de l’Est, la petite famille comprit rapidement que ses jours étaient menacés. Des amis non juifs proposèrent alors d’accueillir l’épouse chez eux, en la faisant passer pour l’une des leurs. Malheureusement, cette solution n’était pas envisageable pour le père et le fils, car leur judéité risquait fort d’être découverte. À grand regret, la famille se vit contrainte de se diviser en attendant que l’orage passe : le père et le fils s’efforceraient de gagner la frontière et d’atteindre une terre d’accueil, pendant que la mère resterait cachée en Pologne. Pour celle-ci, la séparation fut particulièrement éprouvante : son fils unique était encore en bas âge, et elle était effrayée à l’idée qu’elle pourrait ne jamais le revoir…Au terme de nombreuses péripéties, le père et l’enfant réussirent à gagner l’Angleterre, où ils furent accueillis dans la communauté que fréquentait alors le Rav Dessler. Les années passèrent, la guerre prit fin et le père retourna en Pologne, dans sa ville d’origine, en quête de son épouse. Quelle ne fut sa joie de la retrouver saine et sauve, vivant toujours auprès de sa famille d’accueil ! Les retrouvailles furent particulièrement émouvantes, et la jeune mère raconta que
pas un jour n’était passé sans qu’elle se fût imaginé l’instant où elle pourrait enfin serrer dans ses bras son enfant chéri. Le couple partit alors pour l’Angleterre, et après quelques jours, la famille fut enfin réunie. Mais après quelques semaines, relate rav Dessler, l’entourage du couple observa un phénomène étrange. Avant la guerre, la mère était particulièrement – voire excessivement – attachée à son fils, le choyant avec une immense tendresse, tandis que le père entretenait avec lui des rapports naturellement plus réservés. Or à présent, les rôles semblaient s’être inversés : la relation entre le père et l’enfant était des plus affectueuses, et une certaine distance s’était établie entre ce dernier et sa mère. Qu’est-ce que cela signifiait ? Aux yeux de rav Dessler, l’explication de ce phénomène est la clé du sens véritable de la « bonté ». Nous sommes enclins à penser que l’amour incite les hommes à vouloir donner et faire le bien aux personnes aimées. Mais en vérité, c’est l’inverse qui est vrai : c’est à force de donner à autrui que l’on en vient à l’aimer. L’amour véritable n’est pas spontané, c’est un sentiment qui se crée par l’attitude que nous adoptons à l’égard d’autrui. Aussi, pendant toutes ces années où la mère et l’enfant furent tragiquement séparés – et où le père dut se substituer à elle – l’amour maternel déclina naturellement, pour la simple raison que cette femme n’avait pas la possibilité d’exprimer sa tendresse à son enfant. Car les actes sont l’unique moyen d’entretenir l’affection mutuelle que deux personnes se témoignent…

Donner pour prendre

Voilà pourquoi D.ieu choisit, pour l’édification de Son sanctuaire, précisément des matériaux que les hommes durent offrir à cette fin, et des pièces qu’ils durent construire de leurs propres mains. C’était uniquement de cette manière que les Hébreux purent développer une intense ferveur envers ce lieu qui accueillerait la Présence divine. Dans le cas contraire, ils l’auraient considéré avec une certaine distance, comme un lieu sacré auquel ils n’avaient nulle attache. C’est pourquoi la Torah souligne à plusieurs reprises : « Prenez de vos biens une offrande à D.ieu » (notamment dans 35, 5) – et non pas : « Donnez de vos biens » –car c’est précisément en donnant pour le Temple que l’on s’enrichit finalement soi-même d’une relation privilégiée avec le Créateur..