22 Sivan 5779‎ | 25 juin 2019

Comment Moché a-t-il osé briser les Tables de la Loi ?

Rav Ye’hiel Brand

Au terme des quarante jours passés au Mont Sinaï, Moché reçoit du Saint béni soit-Il les deux Tables de la Loi : « Lorsque D.ieu eut achevé de parler à Moché sur la montagne de Sinaï, Il lui donna les deux Tables du Témoignage, Tables en pierre écrites du doigt de D.ieu » (Chémot 31, 18). Mais avant qu’il ne descende de la montagne, D.ieu lui fait part de la faute du veau d’or et de Sa volonté de punir les pécheurs. Après avoir prié et s’être assuré que le Saint béni soit-Il a abandonné son projet, Moché prend les Tables dans ses mains et descend : « Moché retourna et descendit de la montagne, les deux Tables du Témoignage dans sa main », (32, 16-17). Mais en approchant du camp, « il vit le veau et les danses. La colère de Moché s’enflamma, et il jeta de ses mains les Tables, et les brisa au pied de la montagne » (Chémot 32, 19).
Quand bien même Moché aurait décidé de ne pas les transmettre aux juifs, comment osa-t-il briser l’œuvre de Hachem par excellence ? Pourtant, même lorsque le Nom divin est écrit par un homme ordinaire, il est interdit de l’effacer : « Celui qui détruit l’un des Noms saints et purs par lesquels le Saint béni soit-Il est appelé, est passible de flagellation par ordre de la Torah » (Maïmonide Michné Torah Yessodé HaTorah 6). Aussi, jeter au feu un rouleau de la Torah constitue un évident blasphème. Alors quel sacrilège est-ce de détruire les Tables de la Loi où Son Nom figure à plusieurs reprises, des Tables ayant été écrites et gravées par D.ieu Lui-même, avec Son propre « doigt » !
À la croisée des chemins
En vérité, bien que Moché ait su que certains hommes avaient fabriqué le veau d’or, il comptait d’abord transmettre les Tables au reste du peuple qui était innocent. Cependant, en voyant les danses devant le veau d’or, un spectacle effarant se dessina dans son esprit : le voyant s’approcher, les juifs viendraient à sa rencontre et danseraient autour de lui et des Tables, tout en introduisant le veau dans leurs rondes ! Ils célébreraient ainsi un paganisme ajouté au judaïsme, ou un judaïsme « enrichi » du paganisme. Par sa simple présence, Moché aurait cautionné ce syncrétisme – fusion de doctrines différentes et contradictoires. À n’en pas douter, ce spectacle aurait satisfait les amoureux d’une impensable concorde entre croyance et athéisme. Mais Moché a refusé de participer à cette mascarade : il a préféré briser les Tables écrites de la main de D.ieu. Le message était donc clair : le judaïsme ne supporte pas de syncrétisme. Le judaïsme n’a rien d’un commerce, d’un courant politique ou de tout autre domaine qui se divise. La vérité est indivisible, comme D.ieu Lui-même, et un soupçon de mensonge transforme le concept général en mensonge. En brisant les Tables, Moché priva les juifs de cette « troisième voie » : ils se trouvèrent ainsi à la croisée des chemins, et devraient choisir entre le paganisme ou le judaïsme.
Entre fauteur et renégat
Cela dit, il est pratiquement impossible qu’un peuple soit composé uniquement de justes, et le peuple juif a toujours toléré dans son sein des éléments ne méritant pas le titre de « Tsadikim ». Bien plus, « celui qui ne respecte pas le Chabbat et qui vient prier dans une synagogue, ne doit pas en être chassé», (Rambam, Epître sur la Sanctification du Nom divin). Cependant, ce principe ne s’applique qu’à une personne chez qui les bonnes actions et les fautes sont séparées, qui ne maîtrise pas son mauvais penchant et qui faute à titre individuel. Par contre, ce traitement indulgent n’est pas accordé à celui qui cherche à corrompre une mitsva proprement, ou qui s’efforce de déformer le judaïsme, ses lois ou ses bases philosophiques. Ces individus, dont l’idéologie consiste à contester les bases de la religion, doivent être déclarés hors-la-loi, à l’instar de Yaacov qui s’employa à reprendre d’Essav son droit d’aînesse, en vertu duquel il aurait été amené à servir D.ieu dans le Temple. Or, qu’un tel individu fût le responsable du service sacerdotal aurait été un sacrilège, semblable à l’idole que le roi Ménaché a fait introduit dans le Temple (Rois II 21, 7) !
Une tendance sempiternelle
À de nombreuses époques, le peuple juif s’est retrouvé face à des syncrétismes de ce type, où il fallait choisir entre le vrai et le faux. Du temps du premier Temple, le prophète Eliyahou s’adressa au peuple juif sur le Mont Carmel en ces termes : « Jusqu’à quand clocherez-vous entre les deux seuils [celui de la synagogue et celui de la maison du Ba’al] ? Si Hachem est le vrai D.ieu, suivez-Le ! Et si c’est le Baal, suivez-le ! » (Rois I 18, 21). À la construction du deuxième Temple, les samaritains voulurent participer à son culte alors qu’ils ne pouvaient répondre aux conditions requises, comme être de la lignée d’Aharon (voir Ezra 4, 1-3). Par la suite, d’autres mouvements syncrétistes cherchèrent une reconnaissance, comme les saducéens ou les boéthusiens. Ceux-ci furent suivis du christianisme et de l’islam, et encore de nos jours, des mouvements se revendiquant prétendument comme juifs adoptent ces tendances syncrétiques. Mais tous furent énergiquement refoulés par nos Sages, à l’instar de Moché qui brisa les Tables. De fait, comment le Saint béni soit-Il a-t-Il réagi au geste de Moché ? Les tout derniers mots de la Torah le soulignent clairement : « Il n’a plus paru en Israël de prophète semblable à Moché… pour tous les prodiges redoutables que Moché accomplit avec une main forte, sous les yeux de tout Israël » (Dévarim 34). La « main forte » avec laquelle Moché a agi « sous les yeux de tout Israël » fait référence à la brisure des Tables de la Loi (voir Chabbat 87/a). Ainsi, la plus haute distinction que Moché mérita fut le résultat de son courage exceptionnel, lorsqu’il décida de briser les Tables de la Loi.