23 Sivan 5779‎ | 26 juin 2019

Où Esther apparaît-elle dans la Torah ?

Yonathan Bendennoune
La Torah est considérée comme le « plan » à partir duquel D.ieu S’est « inspiré » pour créer le monde (Béréchit Rabba 1, 1). À cet égard, son Texte sacré renferme tous les secrets de la Création, ainsi que chaque détail de l’histoire du monde…
C’est en ce sens que le Talmud (‘ Houlin 139/b) s’interroge : « Où Haman, Esther et Mordékhaï apparaissent-ils dans la Torah ? » En effet, celle-ci constitue le « Livre du monde » par excellence, et à cet égard, chaque personnage de l’histoire y figure d’une manière ou d’une autre. À cette question, le Talmud apporte la réponse suivante. Le nom de Haman est évoqué dans ce verset : « Est-ce que de [hamin] l’ arbre que Je t’ avais défendu de manger, tu as mangé ? » (Béréchit 3, 11) – question que D.ieu a adressée à Adam après qu’il eut mangé du fruit défendu. Or, le mot hamin peut également se lire haman. Quant à Esther, elle apparaît dans ce verset : « Et Moi, Je voilerai [astir] Ma face en ce jour… » (Dévarim 31, 18). Enfin, il est fait allusion à Mordékhaï dans les ingrédients de l’encens : « Prends-toi des aromates de premier choix : de la myrrhe franche [mar déror] » (Chémot 30, 23) – épice qu’Onkelos traduit ainsi en araméen: « Méra dakhya » et dont le nom rappelle celui de Mordékhaï. Une fois ces allusions établies, encore faut-il comprendre le rapport entre ces trois versets et leur personnage correspondant. En effet, si la Torah évoque ceux-ci précisément dans ces contextes particuliers, c’est forcément qu’un lien les unit. Quel est donc le rapport entre l’histoire de la Méguila et l’arbre de la Connaissance, le voilement de la Face divine et l’encens ?
L’idéologie amalékienne
Pour élucider cette question, il nous faut revenir aux origines des velléités funestes de Haman : son appartenance à la descendance d’Amalek – désigné comme la « racine du mal ». Lorsque Moché a fait l’annonce du combat éternel qu’Israël devra mener contre le peuple d’Amalek, il s’exprima ainsi : « Car une main est levée sur le trône de D.ieu [Y-ah], guerre de l’ Éternel contre Amalek de génération en génération ! » (Chémot 17, 16). Nous savons que le Nom de D.ieu est généralement composé de quatre lettres, que nous appelons le Tétragramme. Or dans ce verset, seules les deux premières lettres de ce Nom apparaissent. Nos Sages (Tan’ houma fin de Ki Tétsé) en déduisent que « le Nom divin ne sera pas complet tant que la descendance d’ Amalek vivra ». Selon les enseignements de la Cabale, ces deux premières lettres du Tétragramme sont celles par lesquelles les Mondes spirituels ont été créés, tandis que les deux dernières sont l’assise sur laquelle repose l’existence matérielle. Dans sa guerre contre D.ieu, Amalek cherche à imposer une idéologie dont le principe est que le Créateur Se cantonne dans les Mondes célestes, et qu’Il n’est nullement impliqué dans la vie terrestre. C’est pourquoi, tant que cette nation existera, le Nom divin sera « tronqué » de ses deux dernières lettres, lesquelles témoignent de Sa présence ici-bas, au sein de l’histoire des hommes.
Des « créateurs de mondes »
Revenons à présent au récit de la Méguila. Pour quelle raison les Juifs de cette époque furent-ils menacés d’extermination ? Le Talmud nous en donne la réponse : « Parce qu’ ils ont profité des festins de ce mécréant [Assuérus] » (Méguila 12/a). En prenant part aux réjouissances du roi Assuérus, les Juifs de cette époque ont en quelque sorte épousé l’idéologie amalékienne. Par ce geste, ils ont voulu montrer que le peuple juif peut adopter les mœurs des nations et leur culture, scindant leur existence en deux parties nettement distinctes : la vie mondaine d’une part, et celle « religieuse » d’une autre. Ils se considéraient ainsi comme des « citoyens du monde », marquant une rupture entre la Royauté céleste et les règnes séculiers. C’est pourquoi D.ieu a alors suscité contre eux Haman – évoqué dans la Torah par l’arbre de la Connaissance du bien et du mal. Or, qu’est-ce qui a principalement motivé Adam et ‘Hava à consommer de ce fruit défendu ? C’est l’argument du « serpent » : « Vous serez comme D.ieu, connaissant le bien et le mal » (Béréchit 3, 5) ; et Rachi de commenter : « Vous deviendrez des “créateurs de mondes” » – vous substituant ici-bas à D.ieu, érigeant et détruisant des mondes comme bon vous le semblera. C’est donc la même dérive – à un niveau certes nettement moindre – que le peuple d’Israël a reproduit à l’époque d’Assuérus. Le personnage de Haman fut donc la juste objection à ces thèses chimériques, pour rappeler aux Juifs que D.ieu règne partout et qu’Il « S’ abaisse pour observer le Ciel et la terre » (Téhilim 113, 6).
Qui tire les ficelles ?
En réaction à cette faute, D.ieu modifia Sa conduite envers le peuple juif. Puisque les hommes Le pensaient à l’écart du monde, Il a voulu leur prouver que même lorsque l’histoire semble suivre son cours de manière naturelle, ce sont Ses mains qui tirent les ficelles. Aussi, au lieu de susciter une délivrance ostensible, Il œuvra par le biais de systèmes proprement humains – en l’occurrence la politique. Il Se « cacha » derrière le personnage central de cette histoire – la reine Esther – qui incarna ainsi le « voilement de la face » dont parle la Torah. Le récit de la Méguilaprouva que, loin d’être absent de l’histoire de l’humanité, D.ieu intervient même dans les arcanes des palais royaux. Finalement, celui qui porta le dernier coup à ces thèses fallacieuses fut Mordékhaï. Selon le récit tel qu’il apparaît dans la Méguila, sa contribution à la délivrance fut particulièrement discrète : jusqu’à la mort de Haman, il n’apparaît jamais comme un personnage public, il se contente de conseiller officieusement la reine sans apparaître sous les feux de la rampe. Pourtant, lorsqu’il déjoua le complot de Bigtan et Térech, son intervention – qui passa presque inaperçue – joua un rôle central dans toute l’intrigue et assura finalement la survie du peuple juif. Or, parmi les différentes offrandes réalisées dans le Temple, l’encens est certainement la plus discrète, simple nuage de fumée odorante qui se dissipe en quelques instants. Pourtant, son effet est particulièrement décisif, puisque l’encens a le pouvoir de stopper l’ange de la mort et d’enrayer les épidémies (cf. Bamidbar 17, 11-13 et Rachi). Là encore, la preuve fut établie que, même s’Il semble parfois « voiler Sa face », le Créateur est constamment présent ici-bas, intervenant à chaque instant dans l’histoire des hommes.