18 Adar I 5779‎ | 23 février 2019

Le visage des Chérubins

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Yonathan Bendennoune
La Torah décrit ainsi les Kérouvim [Chérubins] placés sur l’Arche sainte : « Tu feras deux Chérubins d’or (…) ressortant des deux extrémités du propitiatoire. (…) Ces Chérubins auront les ailes étendues vers le haut, couvrant le propitiatoire de leurs ailes, et leurs visages seront tournés l’un vers l’autre » (Chémot 25, 18-20).
Ces deux statuettes érigées sur le sommet de l’Arche sainte représentent des anges célestes appelés du même nom, et dont les prophètes font état à plusieurs reprises. Dans l’une de ses visions, le prophète Yé’hezkel aperçut l’armée céleste qu’il décrivit ainsi : « Je regardai et voici que sur le firmament, étendu au-dessus de la tête des Chérubins, il y avait comme une pierre de saphir… » Dans cette prophétie, il rapporte de nombreux détails quant à l’aspect et au rôle de ces Chérubins dans le Ciel. Ailleurs (Mélakhim II 19, 15), le Créateur est Lui-même désigné comme « le D.ieu d’Israël, qui siège sur les Chérubins ». Selon la tradition de nos Sages (voir Torat HaOla tome I ch. 25), ces êtres sont bienveillants envers les hommes, ce sont des « anges de Miséricorde ». En outre, le Talmud (Souka 5/b) enseigne que les Chérubins avaient des visages d’enfants, l’appellation Kérouv signifiant « comme un enfant » (ké-ravya en araméen).
Pourtant, la toute première mention des Chérubins dans la Torah laisse apparaître une autre image de ces anges : « [D.ieu] chassa l’homme et Il posta à l’avant du jardin d’Eden les Chérubins, avec la lame de l’épée flamboyante » (Béréchit 3, 24). Rachi écrit à ce sujet : « Les Chérubins sont des anges de destructions. » Alors finalement, que sont ces anges ? Et pourquoi siégeaient-ils au sommet de l’Arche sainte ?
Le but des bénédictions et des malédictions
Un premier élément de réponse apparaît dans la position particulière des Chérubins, à savoir le fait qu’ils avaient les ailes étendues sur l’Arche sainte, dans laquelle étaient conservées les Tables de la Loi – symbole par excellence de la Torah.
Lorsque nous parcourons les bénédictions et malédictions mentionnées dans la Torah, on remarque qu’elles jouent un rôle étrangement similaire. Ainsi, D.ieu annonce : « Si vous vous conduisez selon Mes lois, si vous gardez Mes préceptes et les exécutez, Je vous donnerai les pluies en leur saison, la terre livrera son produit. (…) Je ferai régner la paix dans le pays et nul n’y troublera votre sommeil… » (Vayikra 26, 3-6). Ces belles promesses constituent-elles une récompense au respect des mitsvot ? Évidemment non. Nous savons en effet que cette récompense est réservée pour notre existence dans le Monde futur, et que ce monde-ci n’est qu’un « couloir conduisant à la salle centrale » (Pirké Avot 4, 16). Certains Sages considèrent même qu’il n’existe ici-bas aucun bienfait susceptible de récompenser nos bonnes actions (Kiddouchin 39/b). S’il en est ainsi, quel est donc le sens de ces bénédictions que nous fait mériter l’observance des mitsvot ?
Selon Maïmonide (Hilkhot Téchouva 9, 1), tous les bienfaits que l’on mérite ici-bas ne sont en vérité que des moyens destinés à nous permettre de mieux nous consacrer à l’étude et aux mitsvot. En effet, les aléas de l’existence peuvent être des entraves majeures à notre progression spirituelle. Il va sans dire que les maladies, la guerre et autres graves adversités privent les hommes du loisir de se consacrer à leur spiritualité, tant ils sont absorbés par leur propre survie. Mais même dans une existence plus paisible, si l’individu doit se soucier de son gagne-pain à longueur de temps, quand pourra-t-il préparer des « vivres » en vue de sa vie dans le Monde futur ? C’est la raison pour laquelle la Torah nous assure que, par le mérite de notre observance des mitsvot, nous bénéficierons de grands bienfaits qui nous permettront justement de continuer de les pratiquer dans la quiétude et le bien-être.
Quant aux malédictions, leur rôle est indiqué dans la Torah elle-même: « Dans ta détresse, quand tu auras essuyé tous ces malheurs, tu reviendras à l’Éternel, ton D.ieu, et tu écouteras Sa voix » (Dévarim 4, 30). Les épreuves suscitées contre l’homme sont donc destinées à l’éveiller de sa torpeur, afin qu’il prenne conscience de son éloignement de D.ieu et qu’il se repente.
Il s’avère ainsi que les bénédictions aussi bien que les malédictions ont un but unique : inciter l’homme à mieux observer les commandements divins. Les bienfaits ou les malheurs suscités depuis le Ciel ne sont que des messages d’encouragements ou d’avertissements, auxquels il nous incombe de prêter l’oreille.

Le visage tourné l’un vers l’autre

Comme nous l’avons fait remarquer, les deux Chérubins se trouvaient au-dessus de l’Arche sainte, dans laquelle se trouvaient les Tables de la Loi et la Torah écrite par Moché. Cette position particulière suggère que les Chérubins ont pour rôle de protéger la Torah, et de faire en sorte qu’elle soit rigoureusement observée par les hommes. En outre, comme le souligne le verset lui-même, ils étaient placés aux « deux extrémités du propitiatoire ». Ainsi disposés, ils symbolisaient les Attributs divins agissant dans le monde : l’ange placé à la droite de l’Arche représentait les faveurs et bienfaits accordés aux hommes, et le second, à gauche, incarnait les épreuves et adversités s’abattant sur eux. En couvrant l’Arche de leurs ailes, ils montraient ainsi que tous les événements, heureux ou moins heureux, qui jalonnent l’existence du peuple juif ont un seul but : protéger la Torah et son observance.
À cet effet, ces deux statuettes avaient le visage tourné l’un vers l’autre – comme deux associés qui œuvrent ensemble pour le même objectif – afin de souligner qu’il n’y a aucune contradiction dans les décisions divines, parfois si divergentes à nos yeux. C’est peut-être la raison pour laquelle ces Chérubins avaient des visages d’enfants. Nos Sages enseignent en effet : « Quiconque accomplit une mitsva acquiert [ou encore : crée] pour lui-même un Défenseur, et quiconque enfreint une interdiction acquiert un Accusateur » (Pirké Avot 4, 11). De fait, par leurs actions, les hommes donnent naissance à des anges bienveillants ou accusateurs, qui contribuent à leur bien ou, à D.ieu ne plaise, à leur malheur. Le visage humain des Chérubins symbolise donc le fait qu’ils sont en quelque sorte créés par les hommes eux-mêmes, que ce soit à l’une ou à l’autre extrémité de l’Arche…