19 Tishri 5780‎ | 18 octobre 2019

Une démarche politico-idéologique qui ne fait pas l’unanimité dans la cité

Maalé Adoumim sera-t-elle annexée à l’Etat d’Israël ? Naftali Benett l’exige mais le Premier ministre et l’aile centriste de son gouvernement n’y est pas favorable. Mais ce qui est plus inattendu, c’est l’opposition plus solide qu’on ne l’imaginait à ce projet. Analyse de Daniel Haïk
L’arrivée de Donald Trump à la Maison Blanche le 20 janvier dernier a provoqué une forme d’euphorie dans les rangs de la Droite sioniste et religieuse en Israël, euphorie qui s’est immédiatement traduite par des discours activistes et enflammés de la part de leaders politiques de cette mouvance tels que le ministre de l’Education Nationale Naftali Benett. L’une des premières initiatives du très militant chef de file du Foyer Juif a été de réclamer, dès le 1er janvier dernier auprès du gouvernement, le vote d’un projet de loi en faveur del’annexion pure et simple de la localité de Maalé Adoumim, la grande ville située au nord-est de Jérusalem, sur la route qui descend vers Jéricho et la Mer Morte : « D’ici la fin du mois de janvier, nous déposerons devant le gouvernement ce projet de loi et j’espère qu’il sera cautionné par tous les partenaires de la Coalition ». Pour Naftali Benett, il est important de battre le fer lorsqu’il est encore chaud. En d’autres termes, il estime qu’il faut profiter de l’entrée en fonction de la nouvelle administration Trump pour modifier radicalement la donne politique en faisant un geste fort et déterminant qui trancherait avec la passivité politique et le gel latent de la construction, imposés par l’administration Obama en Judée et Samarie, au cours des huit dernières années. Seul problème : Binyamin Nétanyaou ne partage pas l’euphorie de son turbulent partenaire du Foyer Juif. Certes il ne fait aucun doute qu’il savoure le plaisir d’avoir, enfin, pour interlocuteur à la Maison Blanche un « ultra-conservateur » mais il estime qu’il ne faut pas risquer d’importuner Donald Trump en prenant en Judée et Samarie des initiatives unilatérales ou plutôt des initiatives qui n’auraient pas été décidées d’un commun accord entre Jérusalem et Washington. L’un des hommes les plus proches de Binyamin Nétanyaou, le ministre du développement régional Tsa’hi Hanegbi est allé encore plus loin et il a qualifié toute démarche d’annexion en Judée et Samarie de « catastrophique » : « Il n’est pas bon que nous prenions de telles démarches unilatérales. Ce sont des initiatives que nous ne pourrons pas cautionner », avait dit Hanegbi au début du mois de janvier. Sans parler de partenaires plus centristes de la coalition tels que l’ancien général Yoav Galant (Koulanou-Kahlon), aujourd’hui ministre du logement qui a radicalement écarté toute possibilité d’annexion en Judée-Samarie. De telle sorte que l’annonce par le Premier ministre de la construction de quelque 2500 unités, il y a quelques jours, n’a pas été seulement perçue par la classe politique israélienne comme une mesure visant à prouver que « les choses ont changé » avec l’installation de Trump à la Maison Blanche, mais elle a également été comprise comme l’expression d’une volonté de rassurer la population juive de Judée et Samarie, proche de Benett, sans pour autant avoir besoin de donner satisfaction à ce dernier sur sa requête d’annexion de Maalé Adoumim.
Que pense la population de Maalé Adoumim d’une possible annexion ?
Contrairement à ce que l’on pouvait imaginer, la proposition d’annexion de Maalé Adoumim ne fait pas l’unanimité au sein des quelque 40 000 habitants de cette localité construite en 1975 à l’initiative du premier gouvernement d’Its’hak Rabin. Une majorité, environ 60 % des résidents, y est favorable tandis qu’une forte minorité, environ 40 % s’y oppose. Mais tous sont d’accord sur un point : quelle que soit la démarche, elle doit se faire de la manière la plus discrète qu’il soit et ce même s’il est évident qu’une annexion ne pourra se faire en catimini. De facto, les habitants de la ville sont préoccupés aujourd’hui par un gel latent de la construction dû à des directives venues de la Présidence du Conseil qui ne souhaitait pas froisser l’ex-président Obama. Maalé Adoumim est aujourd’hui une ville qui manque cruellement de logements à pourvoir ne serait-ce que pour satisfaire aux exigences démographiques les plus élémentaires. Et cette pénurie d’appartements a eu pour effet constant de faire grimper le prix des logements existants. Selon certains habitants interrogés par Haguesher, le prix des appartements aurait doublé en moins de dix ans dans certains quartiers. Cette augmentation fulgurante a pour conséquence un départ de plus en plus massif de la jeune génération vers des localités plus accessibles sur le plan immobilier. Pour des milliers d’habitants de la ville qui aimeraient bien voir leurs enfants s’installer à leurs côtés, c’est bel et bien la crise du logement et non l’annexion qui est le problème prioritaire. Certains militants de Droite en seraient donc à préférer un développement urbain et immobilier conséquent, qui pourrait se faire discrètement en particulier en ce début d’ère Trump, à une annexion qui focaliserait l’attention de l’ensemble de la communauté internationale et peut-être aussi la colère des Palestiniens, sur leur ville. C’est pour cette même raison de discrétion que de nombreux habitants de cette localité, dirigée depuis 1992 de main de maître par un pilier du Likoud, Benny Kashriel, préfèrent que le gouvernement ne mette pas pour l’instant en application son plan de développement de la zone dite E1 (voir article sur les enjeux stratégiques de Maalé Adoumim) qui doit permettre de relier la ville à Jérusalem. Cette zone priverait en effet les Palestiniens de continuité territoriale, dans un futur éventuel État palestinien, et dirigerait les projecteurs sur cette ville qui, tout en étant très dynamique, se complaît à vivre dans un « isolement désertique », loin du regard, souvent hostile, des nations. Autre paradoxe : tout le monde àMaalé Adoumim ne souhaite pas être rattaché à la capitale d’abord parce que cela obligerait les habitants à payer des taxes municipales plus élevées que celles qu’ils ne versent actuellement à la municipalité de Maalé Adoumim et ensuite parce que cela réduirait, voire même annihilerait, une autonomie à laquelle ces habitants se sont très attachés. Voilà pourquoi l’idée d’une annexion est souvent assimilée par les citoyens de Maalé Adoumim à un « engloutissement » de leur localité dans la métropole de Jérusalem et à la perte de son identité spécifique caractérisée entre autres par un système scolaire particulièrement performant.
C’est donc pour des motivations sociodémographiques plus que pour des raisons purement politiques et idéologiques que l’idée d’une annexion de Maalé Adoumim pourrait bien être renvoyées aux calendres grecques. En dépit de l’arrivée de Donald Trump…Daniel Haïk