29 Av 5777‎ | 21 août 2017

Préserver la fratrie

En règle générale, lorsqu’une personne cause du tort à autrui, leurs relations deviennent tendues et se détériorent au fil du temps. Pourtant, même dans ces circonstances, il nous incombe de réprimer tout sentiment d’animosité, de ne conserver aucune rancœur et de développer au contraire une affection mutuelle en dépit de tout.
Cette leçon essentielle, c’est Yossef qui nous l’enseigne, comme l’écrit le Baal HaTanya (ch. 12): « Nous devons agir avec bienveillance envers notre prochain… supporter tout affront sans réagir… et encore moins chercher à nous venger. Au contraire, nous devons rendre le bien pour le mal et, comme l’ enseigne le Zohar, nous inspirer de l’ attitude de Yossef avec ses frères. »
Un niveau supérieur
Comme nous le voyons dans notre paracha,Yossef a atteint un très haut niveau d’amour du prochain, au point que ses sentiments fraternels ne se sont nullement dégradés. Non seulement il n’a gardé aucune rancœur contre ses frères après qu’ils l’ont vendu en esclave, mais de plus, il est toujours resté rempli d’amour à leur égard. C’est en ce sens que l’Or Ha’ Haïm interprète ce verset : « Je suis Yossef, votre frère que vous avez vendu pour l’ Égypte » (Béréchit 45, 4). Ce commentateur explique que par ces mots, Yossef voulait leur dire : « Si vous éprouvez de la crainte et de la stupeur, faites taire ces sentiments (…) car je suis “Yossef votre frère”– je me comporte avec vous en toute fraternité, comme si vous ne m’ aviez jamais vendu… » Quant à la précision : « que vous avez vendu pour l’ Égypte », elle signifie d’après lui qu’au moment même de la vente, lorsque ses frères l’ont jeté dans un puits renfermant des serpents et des scorpions et qu’ils l’ont ensuite cédé à des nomades pour quelques sous, Yossef continua toujours de ressentir à leur endroit un amour intense. En citant ce commentaire, Rabbi Mordékhaï de Lekhvitch disait que si l’Or Ha’ Haïm pouvait attribuer de tels sentiments à Yossef, il est certain que lui-même avait atteint un degré d’amour du prochain non moindre…
Selon le Sfat Emet, le mot acher dans cette phrase – « que [acher] vous avez vendu pour l’ Égypte » – a ici la même dénotation que dans cet autre verset : « Les premières tables de la loi “que”[acher] tu as brisées » (Chémot 34, 1). Nos Sages expliquent en effet que D.ieu, en rappelant ici à Moché qu’il avait détruit les tables de la loi, a voulu le féliciter pour son geste : « Yichar ko’ hakha [Tu as bien fait] de les briser ! » Et donc ici aussi, Yossef a voulu « remercier » ses frères pour l’avoir vendu, car c’est grâce à eux qu’il a pu accéder au plus haut rang social de l’Égypte.
De fait, il nous incombe d’avoir la conviction que toute circonstance de la vie est un décret divin, et que nul ne peut nous causer du tort sans que cela ait été décidé dans le Ciel. Le Maharal de Prague (Guévourot Hachem ch. 10) écrit en ce sens que Yossef envoya à son père dix ânes, en allusion au fait que « lorsque ses frères l’ ont vendu, ils n’ étaient pas différents de ces ânes portant une charge, qui ignorent totalement à quoi celle-ci servira. Ainsi, les pères des tribus ont vendu leur frère sans avoir conscience de ce qu’ ils faisaient, car en réalité, ils accomplissaient simplement le décret de D.ieu. »
Une attitude plus importante que la prière
En rendant à ses frères un bien pour un mal, Yossef a gagné un mérite éternel, qui sera le seul capable de nous faire obtenir la victoire contre Essav. Nos Sages (Yalkout Chimoni Choftim 5) enseignent ainsi : « Il nous a été transmis par tradition qu’ Essav ne sera vaincu que par la descendance de Ra’ hel. Pourquoi cela ? Car si les autres tribus citent Essav en justice en lui reprochant : “Pourquoi as-tu persécuté ton frère Yaacov ?”, il peut leur répondre : “Et vous, pourquoi avez-vous persécuté votre frère Yossef ? Vous ne valez pas mieux que moi !” En revanche, ce dernier peut l’ accuser ainsi : “Pourquoi as-tu persécuté ton frère ? Si tu me rétorques qu’ il t’ a fait du tort, pourtant, mes frères m’ ont causé du tort à moi aussi et je ne leur ai rendu que du bien !” Aussitôt, Essav sera contraint de se taire… » Dans cet esprit, Rabbi Yé’hiel Meikhel de Zlotchov avait coutume de dire à ses enfants : « Priez toujours pour le bonheur de vos ennemis ! Pensez-vous peut-être que cela ne fait pas partie du service de D.ieu ? Sachez que cette attitude est plus importante que la prière ! » De fait, chacun doit s’efforcer d’imiter le comportement du Créateur. Or, D.ieu prodigue le bien même aux hommes coupables, comme le souligne ce Midrach (Chémot Rabba 26) : « Le Saint béni soit-Il dit : “Imitez Mes actions ! De même que Je rends le bien pour le mal, agissez vous aussi de même”, comme il est écrit : “Qui comme Toi supporte l’ iniquité et fait grâce aux offenses !” (Mikha 7, 18). »
Dans son illustre Tomer Devora, Rabbi Moché Cordovéro rapporte les différentes attitudes de D.ieu qu’il nous incombe d’imiter. Il y écrit notamment : « Même lorsqu’ un homme persiste dans la faute, le Saint béni soit-Il ne maintient pas Sa colère éternellement, et Il finit par la réprimer, même si l’ individu ne se repent pas… Chacun doit adopter cette conduite, et ne pas alimenter sa colère. Au contraire, on doit étouffer ce sentiment… »
Qui fait le bien aux justes comme aux mécréants
Dans les prières de Yom Kippour, nous disons de D.ieu qu’Il « est bon et fait le bien pour les justes comme pour les mécréants ». Même lorsque nous fautons contre Lui, Il continue de nous prodiguer Ses bienfaits, et ce même à l’instant précis où nous nous rebellons contre Lui. Voilà ce qu’on exige de nous dans nos relations interpersonnelles…
Rav Its’hak Blazer, le rav de Peterbourg, écrit au sujet de son maître, Rabbi Israël Salanter : « L’ une de ses attitudes coutumières était la suivante : lorsque quelqu’ un lui faisait du tort –en lui causant préjudice ou en lui portant affront –, il s’ efforçait immédiatement de trouver une manière de lui faire du bien, afin de rendre un bien pour un mal… Il disait que cette attitude relève d’ un commandement formel de la Torah, puisque nous devons imiter la conduite du Saint béni soit-Il. En effet, au moment où un homme se rebelle contre D.ieu, Il continue de lui prodiguer la vie et d’ immenses bienfaits, car s’ Il cessait de le faire, l’ homme ne pourrait se maintenir en vie serait-ce un instant… »
Dans le ‘ Hovot HaLévavot, Rabbénou Bé’hayé écrit également au sujet des personnes qui causent à autrui du tort ou qui lui font affront : « On fermera les yeux sur leurs insultes et l’ on ne se vengera pas. Au contraire, on se montrera bienveillant à leur égard et l’ on fera tout son possible pour les combler de bien… » Rabbénou Bé’hayé ajoute que l’on doit prendre conscience du fait que tout événement de la vie – heureux ou malheureux – émane d’une décision céleste, et qu’en toute circonstance, on doit prier D.ieu de pardonner nos fautes. « C’ est ainsi que nos ennemis reviendront à de meilleurs sentiments à notre égard, comme il est écrit : “D.ieu agrée les voies de l’ homme, Il lui concilie même la faveur de ses ennemis” (Michlé 16, 7). »
Le Séfer Ha’ Hinoukh écrit au sujet de l’interdiction de « se venger » : « Si un homme nous porte affront ou nous fait du tort, nous devons nous convaincre que ce sont nos fautes qui en sont la cause et que c’ est D.ieu qui l’ a décidé. On n’ envisagera nullement de se venger, comme l’ a déclaré David : “Laissez-le me maudire, car c’ est D.ieu qui le lui dicte !”(Chmouel II 16, 11). »
Mériter de grands miracles
Rachi écrit dans son commentaire sur Michlé (19, 19) : « Si tu laisses passer ta colère et que tu viens en aide à ton ennemi lorsqu’ il est confronté à une épreuve, tes jours se prolongeront et tu bénéficieras du bien. » Cela nous apprend que cette attitude assure à l’homme la longévité et des jours heureux. Le Sifté Tsadik déduit également cette idée du verset suivant : « Quiconque rend le mal pour le bien verra le mal s’ installer définitivement chez lui » (Michlé 17, 13). Or, nous savons que l’Attribut divin prodiguant le bien est proportionnellement nettement supérieur à celui suscitant les malheurs. Aussi, si un homme rend le bien pour le mal, il verra le bonheur prendre irrévocablement place chez lui…
Le Zohar (Béréchit p. 201) ajoute qu’en outre, cette attitude peut susciter des miracles exceptionnels. Il relate à ce sujet que Rabbi Aba se trouvait un jour à l’entrée de la ville de Lod, lorsqu’il vit arriver au loin un homme épuisé par son voyage. Ne tenant plus sur ses jambes, celui-ci s’assit à même le sol et s’endormit. Pendant son sommeil, un serpent s’approcha de lui, visiblement déterminé à le mordre. À ce même instant, une épaisse branche d’arbre se détacha de son tronc, elle tomba sur le serpent et le tua. Réveillé par le bruit, l’homme se leva précipitamment et, voyant le serpent gisant à ses côtés, il s’enfuit. À peine avait-il quitté la scène qu’un gros rocher se détacha d’une pente escarpée et tomba à l’endroit même où il s’était reposé.
Rabbi Aba le rejoignit et lui demanda : « Quel mérite avez-vous à votre crédit, pour que le Saint béni soit-Il vous sauve la vie à deux reprises consécutives ? » L’homme lui répondit : « Chaque fois que j’ ai un différend avec autrui, je m’ efforce de trouver un compromis pour rétablir la paix. En outre, je ne me suis jamais couché le soir sans avoir d’ abord accordé mon pardon à quiconque m’ aurait offensé durant la journée. De surcroît, je m’ attache systématiquement à me montrer bienveillant envers ceux qui me causent du tort… » À ces mots, Rabbi Aba éclata en pleurs en disant : « Les actions de cet homme surpassent celles de Yossef ! En effet, ce dernier a offert son pardon à ses propres frères, car il éprouvait pour eux une affection naturelle. Or, cet homme se montre indulgent envers tous ses prochains, quels qu’ ils soient. Il mérite donc que le Saint béni soit-Il produise en sa faveur de tels miracles successifs ! »
Adapté à partir d’ un article paru dans Hamodia en hébreu.

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