19 Av 5779‎ | 20 août 2019

L’enquête qui ébranle le paysage médiatique mais pas l’opinion publique israélienne

Prime Minister Benjamin Netanyahu leads a Likud party meeting at the Knesset, Israel's parliament in Jerusalem on December 19, 2016. Photo by Yonatan Sindel/Flash90

Les révélations faites, chaque soir en ouverture du JT de la seconde chaîne, sur la teneur des entretiens stupéfiants entre Binyamin Nétanyaou et le puissant patron du Yediot Aˊharonot Arnon Moses, sont en train de provoquer de très sérieuses secousses telluriques dans le monde de la presse et les médias. Mais elles laissent quasiment indifférent l’Israélien moyen. Explications. Le correspondant judiciaire de la seconde chaîne de télévision Guy Peled est en passe de devenir le journaliste le plus célèbre d’Israël. En effet, chaque soir à 20 heures précises, Peled distille soigneusement à des millions d’Israéliens des détails des étonnantes conversations tenues en 2014, avant les dernières élections, entre le Premier ministre Binyamin Nétanyaou et le patron du Yediot Aˊharonot Arnon (Nouni) Moses. Un soir, Peled cite Binyamin Nétanyaou qui demande à Moses de diminuer le seuil d’animosité du Yediot envers lui de 9,5/10 à 7,5 et Moses qui lui répond : « Donne moi le nom d’un journaliste de droite et je l’engage tout de suite » avant d’affirmer « Il faut faire en sorte que tu sois Premier ministre ». Le lendemain soir, Peled révèle que Moses et Nétanyaou ont envisagé, lors de ces conversations, de diminuer d’un tiers le volume de distribution du Israël Hayom, le quotidien gratuit pro-Nétanyaou qui a fait voler en éclats le monopole de presse du Yediot ! Face a ces révélations, le monde médiatico-journaliste israélien est en pleine ébullition. Les médias parlent de tremblement de terre, de révolution sans précédent. Certains se disent offusqués par les marchandages du patron du Yediot, d’autres pointent un doigt accusateur en direction du Premier ministre israélien. Certains justifient l’attitude de Moses qui selon eux n’a voulu que préserver l’avenir économique et commercial de son journal. D’autres, estiment que puisque ces propositions faites de part et d’autre n’ont pas abouti, il n’est pas nécessaire de s’en indigner. Quant aux analystes, ils tentent prudemment d’évaluer les retombées de ces révélations et se demandent si elles sont de nature à provoquer la chute du gouvernement Nétanyaou. Pourtant, et c’est particulièrement intéressant, l’opinion publique israélienne, elle, ne semble pas s’émouvoir outre mesure de ce déballage médiatique. Ou plutôt, l’Israélien moyen s’étonne de voir les journalistes s’offusquer de quelque chose qui lui paraissait depuis longtemps si triviale. Car pour beaucoup d’Israéliens, consommateurs accros d’informations, cela fait bien longtemps que dans le monde de la presse israélienne les dés sont pipés. Pour eux, il va de soi que le Haaretz soit d’extrême-gauche, que le Makor Rishon soit plus proche de la droite sioniste et religieuse. Pour eux, il est évident que, depuis plus de 20 ans Yediot Aˊharonot, appuyé par son site Ynet, a mis Nétanyaou dans son collimateur et n’a cessé de le critiquer abusivement alors que, par exemple, elle faisait tout pour disculper des personnalités douteuses comme Ehoud Olmert. Pour le lecteur moyen, il ne fait aucun doute que si le Israël Hayom, journal pro-Bibi par excellence, a vu le jour en 2009, c’était avant tout en réaction à ces 9,5/10 d’animosité que le Yediot distillait systématiquement sur Nétanyaou. Pour beaucoup d’Israéliens, c’est donc le Yediot lui-même qui est indirectement à l’origine de la création de son rival. Pour ces Israéliens, il ne fait aucun doute que les principaux faiseurs
d’opinion des médias et journaux israéliens sont dans leur immense majorité solidement visés à gauche voire même à l’extrême gauche sur l’échiquier politique israélien. Beaucoup de téléspectateurs israéliens ne comprennent pas, par exemple, qu’Amnon Abramovitz l’analyste politique principal de la seconde chaîne de télévision ait pu être confirmé dans ses fonctions après avoir affirmé en 2005, qu’il fallait « protéger Ariel Sharon des enquêtes judiciaires, comme on protège un etrog, au moins jusqu’à ce qu’il procède à l’évacuation du Gouch Katif ». Tout Israélien qui suit d’un peu plus près la vie médiatique de son pays sait pertinemment qu’au début du processus d’Oslo, la presse écrite, bien plus puissante à l’époque, avait donné de ce processus une image tronquée et ce dans l’espoir qu’il puisse aboutir à un règlement du conflit. Et pour revenir plus en arrière, tout Israélien qui s’est plongé sur l’histoire de son pays sait que, dans les années 50 et 60, David Ben Gourion validait lui-même le contenu des informations qui étaient diffusées sur les ondes de Kol Israël. Voilà pourquoi, ces Israéliens s’amusent de voir aujourd’hui la stupéfaction de certains journalistes face à ces conversations entre le magnat de la presse israélienne et un Premier ministre qui aspire à ce que presse sache se montrer non pas plus objective, car il n’y a pas de presse objective mais peut-être plus équitable, plus honnête, à son égard. Voilà pourquoi Binyamin Nétanyaou n’a pas forcément tort lorsqu’il affirme à propos de cette affaire : « Les gens de la presse croient être à la fois les enquêteurs, les juges et même les bourreaux mais l’opinion publique ne se formalise pas d’une telle attaque ». Daniel Haïk Encadré: Le conseiller Juridique du gouvernement également critiqué Le Dr Aviˊhaï Mendelblit a eu une carrière exemplaire. Ancien procureur général de Tsahal,docteur en droit, cet Israélien orthodoxe est devenu secrétaire général du Gouvernement Nétanyaou en 2013, fonction qu’il a quittée il y a un an pour devenir le conseiller juridique du gouvernement. Jusqu’à ces derniers mois, personne en Israël ne remettait en cause l’intégrité et la droiture du Dr Mendelblit. Mais ces dernières semaines, les mêmes journalistes qui ciblent Nétanyaou et aimeraient bien le voir chuter, accusent Mendelblit de vouloir délibérément faire traîner l’enquête pour faire le jeu de son ancien patron. Réagissant ce lundi à ces accusations, Mendelblit a affirmé qu’un seul et unique critère guide ses pas dans ces affaires : « l’intérêt public ». Le conseiller a qualifié de justifiée sa décision de ne pas encore autoriser la diffusion des enregistrements des conversations Moses-Nétanyaou et il a expliqué que cela risquait de nuire à la poursuite de l’enquête.