15 Adar I 5779‎ | 20 février 2019

« L’ampleur des tensions régionales va dépendre de la future politique moyen-orientale de Trump »

Spécialiste des conflits dans la région, le Pr Israéli répond aux questions de Haguesher sur l’évolution prévisible des nombreux foyers d’affrontements qui ne cessent de se propager en précipitant cette partie du monde dans un tourbillon de violences. – Haguesher : Partagez-vous l’avis de la plupart des experts en Affaires régionales prévoyant encore au moins une bonne décennie de conflits, de bouleversements et de violences débridées au Moyen-Orient ? – Raphaël Israéli : Parmi les nouvelles donnes intervenues lors des dernières années dans ce « nouveau » Moyen-Orient, qui n’est pas du tout celui – bien trop idyllique – auquel avait rêvé Shimon Pérès, le fait stratégique dominant est le retour en force de la Russie, un facteur essentiel qui détermine déjà ce que sera l’avenir de cette région. Alors qu’en 1989-1991 l’effondrement de l’URSS et du bloc communiste qui ont mis fin à la Guerre froide avait de facto laissé les États-Unis comme seule superpuissance mondiale, les hésitations et les zigzags de la politique d’Obama en Syrie et, par-dessus tout, son orientation plus globale de désengagement progressif du Moyen-Orient avec le vide que tout cela a créé ont redonné à la Russie un rôle déterminant… car la géopolitique a justement horreur du vide ! Autre élément à prendre en compte dans le cadre du conflit global Sunnites-Chiites qui agite partout la région : le fait que certains des grands États-nations arabes ayant littéralement explosé (comme en Syrie, en Irak, au Yémen et en Lybie où ce sont désormais les tribus et les communautés religieuses qui font la loi), les frontières internationales qui délimitèrent longtemps leurs territoires respectifs sont à présent totalement brouillées. Une confusion qui permet aux hordes de l’État islamique (Daech) de prôner leur « Grand Califat » depuis la côte libyenne en passant le Sinaï, les confins de Gaza, l’Irak et la Syrie, et jusqu’au Yémen !  Ce qui indique que tous ces conflits ne sont pas prêts de s’apaiser. – La Russie, qui est intervenue en Syrie depuis quinze mois, est-elle déjà réellement devenue la seule puissance militaire hégémonique de la région ? – À en juger par la massivité des bases – à la fois navales et aériennes – que Moscou est en train d’installer pour son armée sur le littoral méditerranéen et à l’intérieur mê

me de la Syrie, il est évident que les Russes sont venus dans la région bel et bien pour y rester…Fait intéressant cependant : après leur cuisant échec militaire en Afghanistan à la fin des années 1980 où ils s’étaient lourdement engagés au sol avec toutes les nombreuses pertes en soldats que cela avait entraînées, ils ont complètement changé de tactique en se livrant à présent à de puissantes frappes aériennes et en encadrant l’action au sol de leurs alliés (armée d’Assad, Hezbollah, Gardes révolutionnaires iraniens), tout en évitant au maximum des pertes humaines. Mais, tout comme dans le commentaire sportif d’un match de boxe, on ne saurait décrire sous un seul angle le combat de l’un des protagonistes sans évoquer nécessairement le comportement de son adversaire. Or ce sont sans nul doute les choix erronés de la politique moyen-orientale et internationale d’Obama qui ont fait revenir en force les Russes dans la région.     – Le président américain élu, Donald Trump, pourra-t-il donc, à partir de janvier prochain, redresser la barre et réparer les dégâts causés par Barack Obama dans cette partie du monde ? – Il est évident que si Trump ne réagit pas d’une manière ou d’une autre pour réinstaller une certaine influence américaine au Moyen-Orient, les Russes seront les seuls à agir au plan régional, avec tout ce que cela pourrait à terme impliquer ! Mais à ce stade, il est très difficile de faire des prévisions, car la « carte Trump » demeure une immense inconnue… Il se pourrait même, comme certains analystes l’ont avancé, qu’au lieu de vouloir rivaliser d’influence avec Poutine, Trump s’entende avec lui sur un certain « partage des tâches » et qu’ils conviennent ensemble d’une sorte de division du travail sur l’ensemble des très complexes théâtres d’opérations du Moyen-Orient… Mais tout cela n’est que spéculations et hypothèses incertaines, car dans le monde devenu vraiment fou et imprévisible où nous vivons aujourd’hui, l’avenir n’est plus ce qu’il était ! – Qu’est-ce que cela implique pour Israël aux plans diplomatique et stratégique ? – Paradoxalement, l’installation d’une vaste et durable confrontation globale entre Chiites et Sunnites à l’échelle de toute la région donne à Israël une occasion, vraiment sans précédent depuis 1948, de marginaliser le « serpent de mer » du conflit palestinien. Même si tout cela reste encore assez lent et officieux, on assiste en effet à des évolutions étonnantes et parfois incroyables, comme le rapprochement de facto d’Israël avec des pays sunnites dotés de régimes absolutistes tels l’Arabie Saoudite et certains États du Golfe. Lesquels redoutent à présent bien plus l’Iran et sa volonté d’hégémonie chiite sur la région qu’un État juif capable de passer avec eux des alliances militaires pragmatiques…Propos recueillis par Richard Darmon